Apollinaire à Monaco, deux témoignages inédits

Apollinaire était en amitié d’une fidélité sans faille. «L’affection qu’il prodigue aux femmes n’a d’égale que celle dont il fait preuve à l’égard de ses amis» écrit Jeanine Moulin dans son “Manuel poétique d’Apollinaire“. Le poète a ainsi entretenu toute sa vie des rapports privilégiés avec ses anciens camarades de classe, en particulier ceux du collège Saint Charles de Monaco, où il fut élève entre ses 8 et 15 ans (1888-1895). C’est le cas pour son très cher compagnon René Dupuy (René Dalize en littérature), « le plus ancien de ses camarades« ,  à qui il dédiera, en 1918, ses Calligrammes.  Autre personnalité haute en couleurs, dandy des Lettres et poète raffiné, Louis de Gonzague Frick, également élève de Saint Charles, évoquera fréquemment la figure de son condisciple qu’il admirait plus que tout. On pourrait encore citer James Onimus ou Ange Toussaint Luca qui ont fait partie du « panthéon » personnel du poète. La plupart de ces personnes ont apporté leur témoignage sur la personnalité du « collégien » Apollinaire.

Nous avons pu récemment acquérir deux lettres, très vraisemblablement inédites, émanant d’autres compagnons du collège Saint Charles de Monaco. Ces lettres, adressées en 1966 au collectionneur et critique d’art Anatole Jakovski, apportent un nouvel éclairage sur la personnalité du jeune Wilhelm de Kostrowitzky, qui n’avait pas encore adopté le nom de Guillaume Apollinaire (pour la petite histoire, ses écrits de jeunesse étaient signés Guillaume Macabre).

 

La lettre de Jérôme Aureglia. Photo: Gérard H. Goutierre

La première est signée Jérôme Aureglia, domicilié rue C F Gastaldi à Monaco . Elle est datée du 6 septembre 1966.

«Je suis le dernier survivant du collège St Charles de Monaco où fut élevé, jusqu’à sa fermeture définitive, Apollinaire ; j’étais élève de la classe enfantine en 1891 où les sœurs nous apprenaient  l’alphabet. Ce grand garçon, car il était très grand, nous inspirait la peur par ses facéties amusantes (pour lui) mais terriblement horribles pour les jeunes élèves que nous étions.

Plus tard, quand j’eus l’âge de mieux comprendre, j’entendais, sur ce rocher de Monaco que je n’ai jamais quitté, les réflexions ou plutôt les ragots sur ce garçon qui était arrivé de Rome et dont notre premier évêque, Mgr Theuret, en avait pour ainsi dire la garde. Une dame venait quelquefois lui rendre visite.

Un beau jour le prince Albert 1er décidait pour une raison que lui seul connaissait la fermeture définitive du collège Saint Charles et créa le collège de la Visitation dirigé par les pères jésuites italiens en y adjoignant des pères français.

Je dois signaler qu’a l’occasion de cette fermeture, un cardinal serait venu de Rome pour prendre en charge ce grand élève et lui faire poursuivre  ses études chez d’autres Maristes. C’est à la suite de ce dernier fait que les bonnes langues de ce village qu’était le rocher de Monaco allèrent leur train».

Les ragots auxquels fait allusion l’ancien compagnon d’Apollinaire concernent bien évidemment la vie dissolue de sa mère Angelica de Kostrowitzky, dont la vie de « demi mondaine » est aujourd’hui bien connue, et aussi vraisemblablement des rumeurs concernant le père « possible » du jeune garçon.

La lettre de Joseph Dalbouse. Photo: Gérard H.Goutierre

La deuxième lettre émane de Joseph Dalbouse (dont la carte de visite indique « directeur honoraire de la SBM » *), qui a connu Guillaume et son frère Albert dans le même établissement. S’il évoque aussi les ragots qui couraient sur les Kostrowitzky, il les juge  « sans intérêt« .

 Voici cette lettre, très documentée,  qui date du 7 novembre 1966.  

«Je suis né en 1881 et j’ai passé la plus grande partie de ma vie à Monaco. De 1893 à 1895, j’ai été élève au collège Saint-Charles où j’ai connu Wilhelm et Albert de Kostrowitzky. Wilhelm était plus près de moi en raison de son âge et de ses idées et je devins son ami. Sauf aux récréations, nous avions assez peu l’occasion de nous voir, Wilhelm faisant le classique et moi le moderne. Nous communions surtout au cours de musique parce que le professeur nous apprenait des chants profanes qui nous faisaient haïr la guerre et l’injustice.

Je vous fais grâce des bruits qui circulaient sur ses origines et sur la vie aventureuse de sa mère. Ces bruits sur lesquels Wilhelm est toujours resté muet n’ont aucun intérêt. Les égards témoignés par nos professeurs Maristes à la belle et élégante Madame de Kostrowitsky lorsqu’elle venait voir ses enfants au collège relevaient de la courtoisie et non de recommandations papales ou épiscopales. J’eus le privilège de mieux le connaître et de mieux l’aimer après la dissolution du collège en 1895. Wilhelm devint alors élève d’un collège de Cannes puis du lycée de Nice, tandis que j’allais continuer mes études au collège de Menton.

Nous nous retrouvions aux grandes vacances. Madame de Kostrowitzky habitait rue Louis, quartier de la Condamine. Elle occupait le 1er étage de l’immeuble et elle réservait à ses enfants deux chambres au rez-de-chaussée. C’est là où, presque tous les jours, avec Luca Toussaint, nous allions rejoindre Wilhelm et son jeune frère. Wilhelm était un type exceptionnel. Il ne songeait qu’à travailler et à s’instruire. Son savoir à l’époque de nos réunions était déjà très étendu.

Au demeurant, c’était un charmant et jovial camarade plein d’imagination, d’enthousiasme, et de modestie. Albert son frère était un personnage insignifiant. Il était l’objet d’une grande sollicitude de la part de son ainé, mais il restait étranger à nos dissertations. Luca était un ami commun qui faisait le droit à Paris et qui venait tous les ans passer ses vacances chez son frère, négociant en vins. Il s’intéressait beaucoup à la littérature. Il a été plus tard avocat à Paris et secrétaire à la Présidence de la Chambre des Députés.

Revenons au rez-de-chaussée de la rue Louis. Sur une grande table se trouvaient des livres et de nombreuses publications littéraires. Wilhelm se faisait un plaisir de lire et commenter certaines œuvres de son choix. Nous approuvions généralement ses critiques mais si un avis différent était émis, la discussion prenait rapidement un ton élevé. Wilhelm était très soupe au lait. C’est dire que le calme revenait aussitôt. Avec ce sourire très doux en même temps que très malicieux qui lui était propre, il nous imposait le silence et, sollicité par nous, il consentait à nous dire des vers de sa composition. Nous l’écoutions avec attention et la conversation prenait alors un autre tour. Il aimait connaître notre opinion et c’est en discutant avec nous qu’il modifiait fréquemment son texte. Lorsqu’il estimait qu’aucune retouche n’était plus nécessaire, il mettait toute son application à recopier son court poème sur un papier cartonné, non sans avoir au préalable dessiné en tête de la page une vignette de son inspiration.       

Ainsi passèrent les années 1896, 97 et 98. J’ignore combien de nouvelles poésies vinrent s’ajouter à la première dans le cahier cartonné. En 1897, Wilhelm ne fut pas reçu aux examens de baccalauréat. Il ne manifesta aucun chagrin et il ne fut jamais question de son échec à nos réunions. Puis ce fut son départ pour Paris et la fin de nos relations. Pendant quelque temps encore, Luca qui venait tous les ans à Monaco et qui voyait Wilhelm à Paris nous donnait de ses nouvelles et lui apportait mon salut amical. Puis la destinée s’accomplit pour chacun de nous et je ne revis jamais Wilhelm ni Luca

L’ancien compagnon d’Apollinaire évoque la personnalité de Toussaint Luca. Ce dernier a publié, dès 1920, deux ans après la mort d’Apollinaire, « Souvenirs d’un ami » (Editions de la Phalange). Ce titre fut repris dans une version augmentée, en 1954 aux Editions du Rocher, avec une préface de Max Jacob.

Beaucoup plus récent et bénéficiant d’une riche iconographie, l’ouvrage d’Alex Benvenuto « La  Côte d’Azur d’Apollinaire » (éd. Serre, 2003) apporte beaucoup d’éléments intéressants sur la jeunesse d’Apollinaire.

 

* Sans doute la Société des Bains de Mer, qui possède le casino et les palaces de Monaco.

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4 réponses à Apollinaire à Monaco, deux témoignages inédits

  1. Violante dit :

    Quel plaisir ces portraits encore vivants. Merci GG…

  2. Bruno Sillard dit :

    J’aime cette manière tranquille qui fait que les  » Soirées » s’installent comme référence historique pour notre poète préféré. Des petites notes impressionnistes qui nous donnent un portrait jamais ennuyeux bien que ce portrait certes loin d’être terminé ne soit jamais banal (comme on peut dire!)

  3. Debon Claude dit :

    Quelle belle découverte! Qu’est ce qui a poussé A. Jakovski à susciter ces réveils tardifs de la mémoire en 1966, à peu près à la même date? Dommage que ces documents n’aient pu figurer dans l’exposition d’Aix-en-Provence… Bravo en tout cas et merci pour le partage. C.D.

  4. Belin dit :

    Il est croquignolet que Guillaume Apollinaire ait été l’élève de Mgr Theuret, fils de la Haute-Saône, devenu directeur du collège St Charles, et que Louise de Coligny-Châtillon, sa chère LOU, soit issue de l’école St Maur de Vesoul en cette même Haute-Saône. La densité, la couleur et l’intensité de leurs échanges tend à prouver que l’éducation religieuse permet une certaine largesse d’esprit … et que la Haute-Saône peut revendiquer être un terreau d’une belle « verdeur »!

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