Il y a 68 ans l’on retrouvait l’inestimable Desnos

C’est Pierre Berger, qui, en 1949, raconte dans une fameuse préface, la nuit du 3 au 4 juin 1945 quelque part en Tchécoslovaquie. Un étudiant tchèque était affecté à la baraque numéro un dans un camp vidé de ses gardiens. Cette baraque était habitée par des morts-vivants, des déportés en provenance d’Allemagne. Cet étudiant s’appelait Josef Stuna.

En parcourant la liste des malades, il lut qu’un certain Robert Desnos, né en 1900 était présent. Or Josef Stuna connaissait la poésie française moderne, il savait qui étaient Breton, Eluard…et Desnos. Alors il s’est approché des 240 squelettes «encore vifs dont il avait la garde» et s’enquit à voix haute de la présence de Robert Desnos, poète français . Un homme s’est approché et lui a dit qu’il était Robert Desnos.

Pierre Berger impose au lecteur une forte émotion dans cette scène qu’il qualifie d’inouïe. Robert Desnos était mourant mais soudain il n’était plus seul. Josef Stuna alla chercher une de ses consoeurs qui parlait bien le français : Alena Tesarova. Malgré tous leurs soins ils ne parvinrent pas à le sauver mais, écrit Pierre Berger, durant les trois jours qui précédèrent sa mort, « ils parlèrent de tout : de Paris, de la liberté, de la Fraternité, de la Poésie, des arbres, du vent, des océans ».

Ce qui est terrible et beau aussi bien sûr, dans la disparition de l’auteur de « Love of the loveless nights », c’est qu’il s’est sacrifié pour préserver celle qu’il aimait d’une arrestation. Lui était entré dans la résistance parce qu’il « avait trop de choses à défendre » selon son préfacier. Et de citer comme motivations la Liberté avec un L majuscule, la rue Blomet et la rue Mazarine ses deux dernières adresses, les terrasses de Saint-Germain-des-Prés, les  chats, les bouquinistes, soit des choses tout à fait essentielles.

Vue partielle d’un portrait de Desnos par Labisse dans la monographie Seghers. Photo: Les Soirées de Paris

Le 20 janvier 1940, il écrit à sa compagne Youki : « J’ai décidé de retirer de la guerre tout le bonheur qu’elle peut me donner : la preuve de la santé, de la jeunesse et l’inestimable satisfaction d’emmerder Hitler » (cité sur Wikipédia).

Il est arrêté en février 1944 et transféré en mars à Compiègne. Youki fit tant et tant qu’elle parvint à le faire ôter de la liste des « transports ».  Mais il semble qu’un écrivain bien douteux ait contribué à le faire réinscrire sur une liste qui l’emmena vers Buchenwald au mois d’avril.

Il paraît qu’il y a une polémique sur son dernier poème que Pierre Berger présente comme l’ultime, adressé à Youki. Sur la page Wikipédia de Desnos en revanche, évidemment de facture plus récente puisque susceptible d’être mise à jour en permanence, ce texte ne serait pas le dernier et pas forcément écrit à Youki. Peu importe au fond puisqu’il est si joli qu’on se l’approprie nous-mêmes pour l’adresser en pensée à celles ou ceux qui nous sont (où ont été) chers:

Il paraît aussi mais cette fois cela semble évident, que Desnos, en plus d’être un poète inspiré était avec ses drôles de yeux cernés, un jeune homme fringant, gai, drôle, généreux, amateur de rumba et de jazz. C’est cela aussi peut-être, qui nous manque, de nos jours.

 

Le « Robert Desnos » dans la collection Seghers avec préface de Pierre Berger se trouve facilement pour quelques euros chez tous les bons bouquinistes, en dur ou en ligne.

 

 

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6 réponses à Il y a 68 ans l’on retrouvait l’inestimable Desnos

  1. Guillaume dit :

    Merci de nous permettre avec cet article intéressant de pouvoir relire ce poème absolument magnifique… desnosien ou non, effectivement, peu importe.

  2. Catherine Frémiot dit :

    Où trouvez-vous ttes ces infos? C’est toujours très intéressant… et formidable que vous les fassiez partager sur Les Soirées de Paris. Encore merci ! je vous suis très fidèle
    Cordialement
    Catherine Frémiot

  3. isabel dit :

    C’est toujours émouvant d’ancrer la littérature immortelle dans notre calendrier maussade, merci Philippe

  4. Philippe Bonnet dit :

    Merci pour ces commentaires. Cela faisait longtemps que j’avais envie de saluer Robert Desnos, ce gentleman. PHB

  5. jmcedro dit :

    Merci pour cette commémoration. La dénonciation de Desnos par un écrivain « bien douteux » (le mot en serait complaisant) est-elle avérée?

  6. Philippe Bonnet dit :

    Disons que dans cette fameuse préface, il cite un écrivain intervenant publiquement pour ne pas épargner Desnos. Qui a réintégré Desnos dans la liste des « transports », je l’ignore. PHB

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