On the rocks

Simca Aronde. Photo: PHB/LSDPIl faisait encore trop chaud pour reprendre le volant. D’ailleurs même le moteur de la Simca, deux tours au compteur, prenait le frais, capot levé face à la brise. Le grand-père avait rangé la voiture un peu à l’écart de la nationale, sur la route des vacances. Sur la table de pique-nique, il n’y avait plus que des restes.

La bouteille de rosé était vide, celle du pastis à moitié pleine. La grand-mère lisait Modes&Travaux. La tante somnolait. Le petit Eric jouait à disposer des petits soldats dans l’herbe jaune. C’est lui qui raconte.

Son grand-père écoutait les commentaires du Tour sur les grandes ondes à partir du transistor calé entre le thermos de café et la bouteille de Badoit. Le ventre de Papi-Lucien s’échappait du débardeur, le nombril en extension car l’effet de satiété jouait à plein. Dans quelques heures, ce petit monde était attendu au bord de la mer, à Royan, par les parents d’Eric. Mais pourquoi se presser.

Le premier événement extraordinaire de ce début d’après-midi fut marqué par l’arrivée de deux gendarmes à moto qui signifièrent avec bonhomie à celui qui leur était naturellement apparu comme le chef de famille, qu’il ne fallait pas rester garé là. Lissant ses moustaches grises de son pouce graissé au jus de poulet rôti, le grand-père leur avait répondu qu’en tout état de cause il était temps de partir et avait gentiment proposé à la maréchaussée un café noyé dans le genièvre ce qu’il appelait une bistouille. C’était une tout autre époque car les deux gendarmes s’étaient laissé faire.

Une fois le protocole aimable achevé, Papi-Lucien s’était installé au volant, Mamie-Marguerite avait grimpé à ses côtés en manifestant une forte envie de faire la sieste qui sentait le décret irréversible, tandis que Tante-Lucette avait facilement calé son corps malingre à l’arrière. Quant au petit Eric et ses dix ans prévus pour la rentrée de septembre, il s’était glissé entre la grosse valise en carton et les deux glacières, redisposant ses petits soldats en ordre de bataille mais dans un équilibre forcément précaire car indexé sur l’état de la route. Le transistor diffusait les ritournelles qui devaient enchanter cet été-là.

Sans doute pour cause d’assoupissement car nulle autre voiture n’était venu gêner sa conduite, le Papi-Lucien, avait encastré sa voiture dans un platane au plus creux d’un virage anodin. La grand-mère fut éjectée et mourut dans le fossé. La tante encaissa le fameux coup du lapin dont parlait avec régularité les journaux et expira la tête fichée sur le siège avant. Papi-Lucien eut la poitrine broyée en s’enfonçant dans le volant. Protégé par tous les objets souples qui l’entourait, élastique lui-même, le petit Eric a survécu.

Il revient encore chaque année sur le lieu de l’accident. Avec la croissance de l’arbre, les stigmates portés sur l’écorce, toujours visibles, ont pris de la hauteur. Eric a pour habitude d’y disposer un bouquet de fleurs. Il se souvient qu’en raison de l’impact, la radio avait arrêté de fonctionner. Mais juste avant, voilà ce qui sortait du haut-parleur et qui résonne encore dans la mémoire du petit garçon aujourd’hui père de famille : « un martini, avec des glaçons, avec un zeste de citron… c’est Martini, Martini, Martini, on the rocks. C’est bon la vie avec un Martini… ». Mais la vie s’était arrêtée-là pour trois des occupants de la vieille Aronde. Après un ultime pique-nique, un formidable saut de l’ange pour la grand-mère, ils s’étaient retrouvés en route pour le paradis, autour d’une table pliante devenue engin spatial vers un ailleurs toujours à définir, mais il paraît que là-bas, l’apéritif comme le rosé bien frais relèvent d’un forfait illimité. Depuis, même lorsqu’il boit seul, Eric dit toujours « à la bonne vôtre » en levant son verre. Il le fait de préférence dans les bistrots parce que l’on y juge rarement ce genre de toasts, mystérieusement portés en direction de l’invisible.

PHB

Souvenir de Royan. Photo: PHB/LSDP

Souvenir de Royan. Photo: PHB/LSDP

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5 réponses à On the rocks

  1. de FOS dit :

    A consommer sans modération !

  2. Bouton dit :

    Encorrrrreeeeuuuuu !!! J’adoreuuuuu !!!

  3. corinne dit :

    Sublime tout simplement. Dieu merci toute évasion vers et dans le bonheur insouciant ne se termine pas en tragédie. Paris-Etival Octobre 1912. Ils étaient trois. Ils sont arrivés sains et saufs. La suite nous la connaissons. Le Jura vous salue bien.

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