Conversation avec maestro Alain Altinoglu

Alain Altinoglu. Photo: LBMJe ne sais pas ce qui fait me plus rêver chez maestro Alain Altinoglu, qui a fêté en octobre dernier ses quarante ans :
-son magnifique parcours, qui fait de lui le jeune chef d’orchestre français de sa génération le plus demandé au monde ?
-son bonheur conjugal rare, puisqu’il vit depuis vingt ans avec la mezzo soprano Nora Gubisch et se produit en duo avec elle (lui comme pianiste) à la scène ou au disque ?
-sa condition de jeune papa, leur fils ayant tout juste dix ans ?


Je commence donc notre entretien en lui demandant s’il est l’homme le plus heureux du monde, puisqu’il semble tout réussir dans la vie. Ce qui le fait sourire : « Je ne peux pas me plaindre, j’ai une chance incroyable, mais ce n’est pas toujours facile d’être tout le temps en voyage, trop souvent loin de ma femme et de mon fils. Diriger une production au Met (le Metropolitan Opera de New-York), par exemple, c’est passer deux mois là-bas ! J’ai connu comme tout le monde des moments de découragement où malgré le succès, on se dit « J’arrête tout et je deviens professeur de solfège à Paris ! ».

A propos de sa femme et de leur dernier CD commun, « Folk Songs », il me détaille les liens familiaux côté maternel de Nora, arrière petite-nièce du grand pianiste espagnol Ricardo Viñes, ami intime de Ravel, Debussy, Granados. Et précise : « Toute la famille de Nora a créé «Le tréteau de Maître Pierre» de Manuel de Falla chez la Polignac !»(sic !).
Je l’ai déjà remarqué, il parle volontiers de Nora, comme s’il ne pouvait pas s’en empêcher. Alain et Nora, Nora et Alain, couple indivisible. Elle joue visiblement un grand rôle dans son cœur, sa vie et sa carrière, et il ne veut pas que sa propre réussite fasse oublier celle de sa femme. «D’ailleurs, me confie-t-il, c’est parce que nous avions déjà de longues années de vie commune que notre couple a pu tenir lorsque le succès est arrivé pour nous deux».
Et quel plus beau lien, dans un couple, que de « faire de la musique » ensemble à un tel niveau ?
Quoi de plus beau, lorsqu’ils se produisent ensemble, de voir comme elle vient l’embrasser après chaque air, sous les applaudissements ?

Nous abordons sans tarder sa dernière consécration, sa nomination depuis janvier dernier comme directeur musical du Théâtre royal de la Monnaie de Bruxelles (grande maison lyrique), et admet que la proximité avec Paris a joué un rôle dans sa décision d’accepter cette proposition (parmi d’autres).
Une nouvelle étape majeure pour ce jeune chef acclamé partout, qui a fait d’autant plus de bruit dans le landernau musical qu’on se demandait depuis longtemps pourquoi notre brillantissime maestro demandé à Vienne comme à Berlin, au Covent Garden comme au Met, n’avait pas encore «son» orchestre  et «sa» maison d’opéra.
Il a accepté la Monnaie parce qu’il garde notamment un excellent souvenir de sa première collaboration avec l’orchestre en 2011, même s’il ajoute aussitôt (et son regard teinté de regret est éloquent) qu’il renoncera à diriger au Met, à Covent Garden ou à Zurich pour ne pas s’éparpiller (contrairement à certains chefs…). Cette année, il se «contentera» d’incursions de trois-quatre jours aux States, pour diriger les trois grandes phalanges symphoniques de Boston, Philadelphie et Cleveland.
Et loin de paraitre grisé, ajoute qu’il est parfaitement conscient de la lourde charge qui l’attend à La Monnaie…

Il faut savoir que la nomination des grands chefs à la tête des grandes phalanges ou des illustres maisons d’opéra donne lieu à beaucoup d’attente, de tractations, de rumeurs. Ainsi on se demande depuis des mois qui va succéder à la tête de l’Orchestre National de France à l’issue du contrat du chef italien Daniele Gatti en juin. «Le Monde» du 26 février suggère le nom du maestro français Emmanuel Krivine, parmi les favoris…
Lorsque je demande à Alain s’il n’éprouve pas quelque amertume à faire carrière essentiellement à l’étranger, il me répond qu’il est toujours plus difficile, pour un maestro, partout dans le monde, de se faire accepter chez soi. Et me raconte l’histoire du petit garçon qui préfère toujours le gâteau sans saveur du voisin à celui que sa mère lui a préparé amoureusement.
Mais lui, Alain, ne rêverait-il pas de se trouver à la tête de l’Opéra national de Paris ?
Ca arrivera peut-être un jour», répond-il calmement.
J’oublie qu’il n’a que quarante ans…
Par comparaison, Emmanuel Krivine en a soixante-neuf ….

Un jour où j’étais allée le voir diriger une classe de jeunes musiciens en compagnie d’une amie américaine, elle s’est écriée «Il me rappelle Lenny !». Effectivement, si on a la chance de le voir diriger de près, on retrouve des expressions et des mimiques de Leonard Bernstein.
«On me l’a déjà dit !» a commenté notre maestro en riant.

Alain Altinoglu. Photo: Marco Borggreve

Alain Altinoglu. Photo: Marco Borggreve

On retrouve chez maestro Altinoglu non seulement une ressemblance dans les expressions quand il est au pupitre, mais aussi la même morphologie carrée du visage, et cette même énergie et volubilité. Lenny n’était pas mal et le savait. Les yeux si bleus d’Alain, contrastant avec ses cheveux noirs frisés, ne manquent pas non plus de séduction !
Sans oublier sa simplicité, son côté direct si chaleureux, lui qui «aime développer des relations d’amitié dans le travail» et s’écrie volontiers «C’est génial !» au cours de notre conversation.
Lui qui est redemandé partout où il se produit.
Lui qui est le second chef français, après Boulez, invité au Festival de Bayreuth (il y a dirigé « Lohengrin » l’an dernier).
Lui qui a fait ses débuts au Met en 2010 dans «Carmen» sans l’avoir jamais dirigé et sans la moindre répétition.
Lui qui ne change pas malgré le succès.

Quand j’évoque combien Lenny a longtemps cultivé la séduction, au point de s’en repentir plus tard dans sa vie, Alain réplique aussitôt qu’il préfère le mot «convaincre». Et enchaîne sur cette anecdote où Lenny Bernstein, si sûr de son pouvoir de séduction, avait quand même eu besoin de trois répétitions pour convaincre l’Orchestre Symphonique de Vienne de le suivre…
Les anecdotes se bousculent, notamment celle de Richard Strauss, alors tout jeune chef d’orchestre. Il était au pupitre quand soudain, l’orchestre s’arrête, désemparé. Strauss mettra des années à se remettre de ce traumatisme et à reprendre le bâton pour devenir le grand chef que l’on sait.

«Convaincre», donc, est le maître mot de maître Altinoglu pour tenter d’exprimer cette mystérieuse alchimie qui s’installe entre les musiciens et leur chef. Sa voix au timbre grave, vibrante d’énergie, son tempérament généreux et modeste, doivent beaucoup y contribuer :
«Parfois le contact est immédiat, comme à La Monnaie, mais ça n’arrive pas tous les jours, et de mon côté, je dois travailler sans cesse pour m’améliorer et pour convaincre, comme un artisan». (Quand je lui demande naïvement s’il lui arrive encore de faire des erreurs en répétition ou en représentation, il lève les bras au ciel : «Tout le monde en fait tout le temps !»).
Se considère-t-il comme un grand chef ?
«Ce n’est pas à moi de répondre à cette question ! Je m’efforce de parvenir disons… à un juste équilibre entre instinct et intellect».

Convaincre… expliquer… dialoguer sans cesse avec l’orchestre… Je le revois dirigeant une représentation du « Bal masqué » de Verdi aux Chorégies d’Orange en août 2013. Chaque fois que l’orchestre se taisait pour laisser la scène tout entière aux chanteurs, quelques secondes avant que l’orchestre ne reprenne, Alain prenait sa baguette et d’un geste circulaire faisait signe aux musiciens de se tenir prêts.
Convaincre, toujours.

Tous les chefs se devant d’apporter une nouvelle vision de l’œuvre, lui a besoin de se «glisser dans la peau» d’un compositeur pour rester aussi fidèle que possible à ses intentions. Outre ses partitions, il étudie son époque, sa vie, sa carrière, ses écrits, sa correspondance, absolument tout ce qu’il peut trouver, pour déterminer par exemple s’il faut scrupuleusement respecter ses indications, ou si une marge d’interprétation existe. «Par exemple, quand on sait que Gounod a repris «Faust» trois ou quatre fois dans sa vie, ça me laisse une marge d’interprétation. Par contre je ne changerai rien avec Bizet, car ses indications sont très précises».
Ensuite, bien sûr, il faut « convaincre » les musiciens de partager sa vision.
Donc connaître la direction d’orchestre, l’orchestration, l’organologie (l’étude des instruments), les voix, l’histoire de l’art, la psychologie, la sociologie, sans oublier tout ce que la vie vous apprend.

Il travaille tout le temps, partout, sur quantité d’œuvres de toutes époques, anciennes ou contemporaines, chez lui comme en voyage, au piano comme sur sa tablette
Actuellement, il est en pleine répétition de la prochaine production de l’Opéra Garnier. Lorsqu’il a pris ses fonctions en juillet 2014, le patron de l’Opéra national de Paris, Stéphane Lissner, lui a proposé «Iolanta» et«Casse-Noisette», un doublé opéra-ballet de Tchaïkovsky, tel qu’il avait été créé à Moscou en 1892.
Les deux hommes se connaissant de longue date, depuis les années 90, époque où Lissner dirigeait le Théâtre du Châtelet, alors qu’un Alain de dix-huit ans y officiait comme pianiste de service.

Disque de Alain Altinoglu et Nora Gubisch. Photo: LBM

Disque de Alain Altinoglu et Nora Gubisch. Photo: LBM

Il est de notoriété publique que maestro Altinoglu est adoré des chanteurs, à cause de sa solide formation de chef de chant. Tout a commencé lorsqu’il a connu Nora au Conservatoire de Saint-Maur (il a douze ans, elle seize), tous deux dans la classe de piano. Alain ayant grandi dans une famille musicienne d’origine arménienne, avec une mère pianiste.
Un jour, son amie du Conservatoire lui annonce qu’elle s’est inscrite dans une classe de chant et entonne un air de «Carmen» : voilà le jeune pianiste tombé à tout jamais amoureux des voix !

Tout en demeurant pianiste, il fera donc ses classes de chef de chant au Conservatoire de Paris, où il dirigera ensuite pendant dix ans la classe d’ensemble vocal, avant d’être nommé chef de chant à l’Opéra de Paris. Et c’est là que par hasard, remplaçant au pied levé un chef dont la femme accouchait, il est devenu chef d’orchestre overnight.
Autant dire qu’il prend le plus grand soin à ne pas couvrir les chanteurs avec l’orchestre et à les accompagner sans perdre le rythme. Un dosage très subtil qu’il s’efforce toujours d’atteindre, tout en trouvant «scandaleuse la manière dont les chefs actuels asphyxient les chanteurs».

Nous allons voir comment il dirigera dans «Iolanta» la belle soprano bulgare Sonya Yoncheva, récente idole des scènes lyriques.
En tout cas il savoure le travail avec le metteur en scène russe Dmitri Tcherniakov, un des hommes d’opéra les remarqués du moment. Leur collaboration est constante :«On construit chaque mesure de la partition ensemble. Par exemple quand il me demande «Alain, là, est-ce que la partition exprime la véhémence ?», c’est à moi de lui dire si c’est le cas ou au contraire, s’il faut exprimer la douceur». Le dialogue s’établissant via des interprètes, puisque le Russe ne parle pas français et très peu anglais.
Alain aime également la façon dont Dmitri «prend souvent le texte à contre-pied, par exemple en demandant au chanteur de s’éloigner alors qu’il dit « Je t’aime » à sa partenaire. Et moi, alors, qu’est-ce que je dois faire dire à la musique? Je t’aime, ou je m’éloigne ?».
Et de me préciser que c’est également pour collaborer avec des trublions comme Tcherniakov ou le polonais Warlikowski qu’il a accepté la direction musicale de La Monnaie.

Lorsque nous discutons du mystérieux, de l’indéfinissable charisme des grands chefs, Alain prononce les noms de «Giulini, Abbado, ou Bernstein parfois», ajoutant «c’est à la fois très difficile et très facile d’atteindre le summum musical et de toucher au spirituel».
Ce terme m’a surprise, chez cet homme (j’allais écrire ce jeune homme) qui s’écrie tout le temps «C’est génial !», et n’emploie jamais de grands mots.
J’ai repensé au grand chef français Michel Plasson venant de faire ses débuts (un triomphe bien sûr !) à l’Opéra Bastille en 2010, à soixante-dix-sept ans, dans le «Werther» de Massenet (révélant «le plus grand ténor du moment», Jonas Kaufmann, au public français).
Interviewé sur France Musique, à la recherche d’une définition, Plasson finit par murmurer :
«La musique c’est… c’est… c’est sacré ! ».

Alain Altinoglu. Photo: Lise Bloch-Morhange

Alain Altinoglu. Photo: Lise Bloch-Morhange

Un grand chef peut donc atteindre à la spiritualité ou au sacré… ou faire danser un petit garçon sur son fauteuil !
Je me souviens de cette belle production (signée Gilbert Duflo) en soirée de «L’amour des trois oranges», opéra-bouffe de Prokofiev, à l’Opéra Bastille, en juin 1012, dirigée par Alain. Une maman assise à côté de moi me confia qu’elle espérait que son petit garçon (4 ou 5 ans) tiendrait jusqu’à l’entracte.
Mais les costumes, les couleurs, les chanteurs, les clowns, les oranges géantes opérant leur magie, et surtout la baguette d’Alain colorant la moindre inflexion d’une infinité de couleurs et de rythmes, le petit garçon se mit bientôt à danser dans son fauteuil… jusqu’à la fin de la soirée !

Lise Bloch-Morhange

 

 

Opera Garnier
Iolanta, Casse-Noisette, du 7 au 30 mars 2016
www.operadeparis.fr
Diffusion en direct le 17 mars dans le circuit UGC Viva L’Opéra

Maison de Radio France
Vendredi 11 mars 2016 20h « La Jacquerie » d’Edouard Lalo en version de concert avec notamment Nora Gubisch
www.maisondelaradio.fr
01 56 40 15 16

Maison de Radio France
Dimanche 13 mars Récital de mélodies françaises
Nora Gubisch mezzo soprano, Alain Altinoglu pianiste
Ne pas manquer cette occasion rare de les entendre en duo sur scène !

CD FOLK SONGS, Naïve, avec notamment les Folk Songs de Luciano Berio et les «Siete canciones populares espagñolas» de Manuel de Falla

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