«La Mer» nous laisse entre deux eaux

"La mer". Photo: Christophe Raynaud de LageAlain Françon est un des découvreurs de Edward Bond en France, il le fait entrer pour la première fois à la Comédie Française en montant sa pièce «La Mer». Une consécration sans aucun doute pour une pièce qui nous laisse pourtant sur le rivage.

Une ville côtière au bord de la mer du Nord s’émeut suite au décès en mer d’un jeune homme. À la tête de la petite communauté bouleversée, Mme Rafi dont la nièce devait épouser le jeune homme disparu. Willy ami de jeunesse de ce dernier et présent lors du naufrage arrive, encore marqué par l’accident et découvre cette étrange société insulaire.

Il y a plusieurs histoires dans «La Mer». Celle de deux êtres perdus : une jeune veuve et un ami blessé après le décès d’un jeune homme idéal, réunis par leur douleur et qui s’extrairont finalement de la micro-société qui les étouffe. L’histoire de cette micro-société, hiérarchisée et tenue sous la houlette tragi-comique de Mme Rafi. L’histoire de la folie d’un marchand de tissu, qui a refusé d’aider les naufragés, persuadé que la martiens sont parmi nous et qu’il faut les exterminer ; enfin, celle d’un prophète mélancolique, perdu seul dans sa cabane.

Certains de ces fils narratifs nous entraînent dans leur sillage, d’autres nous repoussent et nous rejettent sur le rivage, perplexes. Ainsi nous entrons dans l’émotion de la jeune veuve et la passivité désespérée du meilleur ami. Nous rions avec franchise au moment de la répétition de théâtre dans les appartements de Mme Rafi ; la grande bourgeoise se met à jouer Orphée avec force tire-larme et outrance. Le sommet comique est sans aucun doute atteint lors de la scène d’enterrement sur la plage : entre vocalises de la dame de compagnie frustrée, grands discours pompeux de la douairière, évanouissements des unes et des autres, le tout sous des poignées de cendres répandues. Et au milieu de tout ce désastre burlesque, le marchand fou furieux. En revanche, nous restons en partie étranger à cette folie du marchand Carter. Quant au délire sur les martiens, il tend à transformer la pièce en ovni à nos yeux. Et le temps s’étire un peu en longueur lorsque nous écoutons les élucubrations des uns et des autres sur l’invasion des bonhommes verts.

"La mer". Photo: Christophe Raynaud de Lage

« La mer ». Photo: Christophe Raynaud de Lage

Les propos liminaires d’Edward Bond, reproduits dans la brochure peuvent nous éclairer. On comprend la critique sociale à l’œuvre dans la pièce, les humiliés de toujours se rebellent contre une société de classe qui les étouffe : c’est la folie paranoïaque du marchand, les outrances de la dame de compagnie, la violence verbale de Hollarcut. La pièce se déroule avant la Première Guerre mondiale et les discours apocalyptiques du gang des illuminés prennent une tonalité prophétique plus grave. Il y a en définitive quelque chose de shakespearien dans ce mélange du rire et du tragique, cette folie ambiante qui guette tous les personnages (on ne compte pas les moments de crise de larmes, d’évanouissement et autres pertes de contrôle dans la pièce) et cette vision terrible d’une vie qui tue la vie à petit feu.

La mer qui donne son titre a la pièce d’Edward Bond est sans doute ce qu’il y a de plus réussi dans cette mise en scène. Grâce à la scénographie de Jacques Gabel, elle se trouve représentée par de grandes fresques peintes et superbement éclairées mais elle est également suggérée par des projections entre chaque tableau qui nous hypnotisent, enfin, elle revient dans la bouche des personnages comme une force enserrante qui rejette les rêves et espérances déposées en elle comme cadavres sur la plage. Saluons les costumes magnifiques qui sans faute de goût aucune nous plongent dans une société insulaire du début XXe siècle et évoquent irrésistiblement Proust et ses cabines de bain, mais un Proust des jours sombres et teinté d’humour anglais. Les comédiens sont bons, compliments à la toujours luminescente Adeline d’Hermy, à Cécile Brune qui dresse une grande dame piquante et féroce avec force, à Hervé Pierre très convaincant dans la scène du tissu saccagé. Malgré tout on se laisser un peu bercer par la vague, on rêve, on plonge, on s’échappe : n’entre pas qui veut dans la mer…

Tiphaine Pocquet du Haut-Jussé

chute«La Mer» – Edward Bond – Mise en scène Alain Françon – Comédie Française – Salle Richelieu – du 5 mars au 15 juin 2016 – 2 h 05

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1 réponse à «La Mer» nous laisse entre deux eaux

  1. de FOS dit :

    Même à quai, on aime bien ce récit du voyage.

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