Le grand marin et l’hauturière obstinée

"Le grand marin". Source: Google imagesC’est un premier roman qui en met plein la vue, mieux que cela, plein les sens. Catherine Poulain a mis beaucoup d’elle-même dans cet ouvrage écrit à la première personne publié aux Editions de l’Olivier. C’est elle cette Lilli, moineau tendu corps et âme vers un unique but : pêcher en haute mer à l’égal de l’homme, comme un loup de mer, expression qui ne connait pas le genre féminin. La romancière sait de quoi il retourne pour avoir roulé sa bosse dans des métiers en rapport avec le large.


A l’égal du marin ? Elle a mis la barre haute Lili car à bord comme à quai on ne lui fait pas de cadeau. Le piaf fera ses premières nuits à même le plancher détrempé avant d’arracher dans la souffrance le droit d’étaler son duvet au sec et d’installer ses fesses sur le fauteuil de quart. Un fauteuil qu’elle juge bientôt “trop confortable pour un siège de veille“. Une sensation qui ne s’invente pas pour qui sait ce qu’est lutter contre la fatigue.

Voilà donc Lili embarquée, et nous avec, pour de répétitives et éprouvantes parties de pêche. L’eau salée coule dans ses veines et sa viscosité transperçante nous salpêtre la moelle. A elle d’appâter les palangres (bas de lignes hameçonnées), de les plonger puis remonter intactes pour mériter la paie, d’éviscérer les poissons – morues noires et flétans – dans l’incessant balancement que la houle imprime au palangrier. Un bateau nommé Rebel, une dénomination qui colle au caractère farouche de l’héroïne autant qu’à la sauvagerie de la pêche aux palangres. Lili décrit ses missions à bord en phrases courtes d’une grande technicité, souvent sans verbe, elles ont le précipité de l’urgence. Lili raconte sa bataille pour hisser à bord des prises ventrues qui pèsent autant qu’elle, en des affrontements dignes du combat d’Achab contre Moby Dick. La souffrance – d’amour propre autant que de chair – que lui inflige un poisson à l’arête dorsale plus venimeuse qu’une morsure de crotale témoigne de sa trempe de matelot “en jupon“ (le terme matelote est réservé à cuisine). La mer au féminin est une impitoyable sélectionneuse de courage et de talents. Dans la catégorie plaisance, Florence Artaud en fut une prodigieuse illustration.

A terre, les hauturiers de l’ouvrage n’aspirent qu’à peindre la ville en rouge, à maculer les rues du port de leur dégueulis. Fiers de se livrer à cette compétition clanique. Pas gênée, Lili décrit ce besoin de cuites à répétition davantage qu’en simple spectatrice. C’est de bières qu’elle arrose volontiers son pop corn : on est en Alaska, 49ème Etat d’Amérique du Nord. Mais pour Lili, l’ivresse est ailleurs. Quand seule au quart face à l’écran noir du radar de veille, elle se grise : «Le monde entier peut dormir, je veille».

Lili le moineau, toujours entre le ciel et l’eau, ne sait vraiment qu’elle existe qu’en proie au vertige, abysses ou éther qu’importe. Il lui faut dépasser ses limites, s’en aller pêcher plus loin encore, pourquoi pas le crabe en mer de Béring. A Point Barrow “là où tout s’arrête!“, s’obstine-t-elle, point final.

Catherine Poulain trouve les mots pour harponner le lecteur avec l’accumulation de manœuvres ô combien réitératives dont la monotonie intrinsèque recèle le danger : hameçonner les palangres sans se faire agrafer, évider les poissons plus vite et mieux que sur la terre ferme, nettoyer la cale glissante de leurs viscères sans déraper, attendre son tour au déchargement en supputant le montant du chèque que voudra bien signer l’armateur (propriétaire du bateau). La femme à bord compte rarement pour portion complète.

Lili alias Catherine Poulain le sait-elle ?, ses rêves sont sans limites mais son univers est rétréci. Fait de cheminements balisés entre pont, cale, quai, docks, conserverie et… bars, à n’y croiser que des cirés familiers. Un microcosme soumis à des enchaînements immuables, réglé par le rythme qu’imposent les saisons (de pêche), régi par les lois, us et coutumes maritimes. Là est le paradoxe de l’ouvrage, mi-roman/mi-reportage sur un itinéraire de pêcheur au tracé délimité avec la précision d’un GPS. Mais l’œil de Lili est là qui embellit et transcende les scènes. Qu’elle s’attarde sur la masse sombre de la silhouette côtière, la course d’un nuage, le plongeon d’un goéland ou les circonvolutions d’un guillemot. Tout recommence mais rien n’est jamais pareil grâce à sa narration brève, sèche et concise de chasseur d’images. La plume est fine aussi pour brosser le portrait de l’entourage. Des gens de mer qu’alcool et sel ont rendus inoxydables, des individus qu’elle anime au singulier : l’ancien alcoolique pas totalement repenti, le matelot qui n’aspire qu’à poser son barda, l’inexpert qui s’affermit au fil des sorties en mer, l’homme à l’harmonica dragueur (un peu) pétochard (beaucoup), le Janus de l’océan doux ou cruel selon l’heure. Il y a aussi (et surtout) le rouquin trapu, le rustre réprobateur tourmenté qui confie ne s’endormir que “fourbu de sexe, d’alcool ou de fatigue“. Et mieux encore quand les trois sont réunis.

IIlustration: PHB/LSDP

IIlustration: PHB/LSDP

L’authenticité et la force d’évocation du Grand Marin est telle qu’on trouverait presque le goût du sel à se passer la langue sur les lèvres. Mais les plus belles pages du livre sont consacrées à l’amour que Lili fait avec la mer. A ses corps-à-corps qu’elle engage, plate limande, avec des poissons hors de sa mesure. Des proies dont elle n’est jamais rassasiée pour en dévorer cru en douce la laitance et le cœur encore pantelant comme si les empoigner ne lui suffisait pas. En cannibale honteuse elle leur fait l’amour ultime et se barbouille le visage de leur semence et de leur sang.

D’un érotisme à la fois rugueux et puissant, la seconde partie de l’ouvrage brosse le portrait de l’homme “d’à-bord“ devenu l’amant “d’à-terre“. Moins haletante que la première, elle permet de se forger une image de grand marin en costume complet.

Guillemette de Fos

« Le grand marin ». Catherine Poulain. Editions de l’Olivier

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2 réponses à Le grand marin et l’hauturière obstinée

  1. Joëlle Segerer dit :

    Merci pour cette très belle et si juste présentation. P
    ersonnellement, après en avoir entendu une précédente un petit matin sur France Inter, je me suis précipitée (une fois n’est pas coutume !) pour acheter le livre, l’ai dévoré et me suis complètement laissée embarquer !

  2. Patrick Desmarty dit :

    Bonjour Guillemette de Fos,
    Très beau texte, bien commenté. Un grand plaisir…

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