L’échappée belle de Jean Genet au Mucem

(Photo ci-contre : Jean Genet, Brassaï (dit), Halasz Gyula, 1948 © Estate Brassaï—RMN-Grand Palais/cliché © RMN-Grand Palais / Hervé Lewandowski)Truand récidiviste, rebelle sulfureux, amoureux captif, écrivain inspiré… Combien de qualificatifs pour définir Jean Genet ? Aucun ne saurait cependant l’enfermer dans un stéréotype et l’auteur ne se résume pas davantage aux écrits et pièces de théâtre qu’il nous a léguées en disparaissant il y a maintenant trente ans. Lorsqu’on évoque son œuvre on doit nécessairement l’évoquer lui. C’est ce que veut mettre en évidence l’exposition qui lui fait la part belle au musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée de Marseille (Mucem). Jean Genet se (re)découvre et se savoure comme un millefeuille, par touches superposées. (Photo ci-dessus : Jean Genet, Brassaï (dit), Halasz Gyula, 1948 © Estate Brassaï—RMN-Grand Palais/cliché © RMN-Grand Palais / Hervé Lewandowski)

Au tout début il y a un enfant né en 1910 de père inconnu, abandonné par sa mère à l’âge de sept mois, qui devient pupille de l’Assistance publique. L’administration a laissé sur Jean Genet une somme invraisemblable de documents qui donnent à comprendre ce que fut sa vie tumultueuse avant qu’il ne soit connu vers l’âge de trente ans. On sait qu’il a été élevé dans le Morvan par une famille adoptive, qu’il a commis son premier vol vers l’âge de 10 ans, qu’il a fait, jeune encore, l’apprentissage de son homosexualité et qu’il a fugué du centre d’apprentissage où l’Assistance l’avait placé pour faire de lui un ouvrier typographe. Avec la Légion étrangère, où il s’engage après sa fugue, il découvre l’Afrique du Nord, pour laquelle il développera une passion particulière. A Paris, à l’âge de vingt ans, il vit de petits larcins et passe près de quatre ans en prison entre la Santé et la maison d’arrêt de Fresnes. C’est là qu’il écrit ses premiers poèmes et l’ébauche de futurs romans censurés en raison de leur caractère jugé pornographique.

«Notre-Dame-des-fleurs» (1944) raconte ainsi la vie d’un travesti nommé Divine et constitue sans doute l’un des tout premiers romans sur ce thème ; «Le Miracle de la rose» (1946) relate les années d’emprisonnement de Genet, à seize ans, à la colonie agricole pénitentiaire de Mettray ;  «Querelle de Brest» (1947) met en scène un matelot trafiquant de drogue et les protagonistes d’un bordel fameux du port de Brest. «Un temps je vécus du vol, mais la prostitution plaisait davantage à ma nonchalance. J’avais vingt ans.», écrit-il dans son «Journal du voleur» où il se représente sous les traits d’un vagabond asocial et mystique. «M’inhumaniser est ma tendance profonde», fait-il dire encore à son personnage Mignon (auquel s’identifie le narrateur) dans «Notre-dame-des-fleurs».

Genet, le vrai, mû par la blessure jamais pansée de l’absence parentale et par un mouvement qui lui était personnel, s’acharnera longtemps à prendre la vie à contresens. Il lui faudra pas moins de deux «parrains» pour l’exhumer de la littérature ordurière où il a pris ses marques et le faire découvrir dans les cercles parisiens. Cocteau, d’abord, qui découvre ses écrits, puis Sartre, avec qui il aura de nombreux tête-à-tête. Deux bonnes fées aussi : Cocteau le sauve in extremis du bagne à perpétuité en obtenant pour lui la grâce présidentielle (à l’époque, à la troisième condamnation, et quel qu’en fut le motif, on risquait le bagne) ; et Sartre signe en guise de préface à ses «œuvres complètes», publiées chez Gallimard, un tome entier intitulé «Saint Genet, comédien et martyr».

L’«Homme qui marche» d’Alberto Giacometti trône au centre de la première salle d’exposition non loin de son «Portrait de Jean Genet». Les deux œuvres qui le représentent contraignirent Genet à poser longuement pour l’artiste italien dont il fut l’ami. Genet témoigne de ces moments passés ensemble dans «L’Atelier d’Alberto Giacometti» ; un récit travaillé à la façon d’un journal, ponctué d’échanges avec l’artiste dont il vénérait le travail : «Je suis assis, bien droit, immobile, rigide (que je bouge, il me ramènera vite à l’ordre, au silence et au repos) sur une très inconfortable chaise de cuisine. Lui – (me regardant avec un air émerveillé) : « Comme vous êtes beau !» – Il donne deux ou trois coups de pinceaux à la toile sans, semble-t-il, cesser de me percer du regard. Il murmure encore comme pour lui-même : «Comme vous êtes beau.» Puis il ajoute cette constatation qui l’émerveille encore plus : «Comme tout le monde, hein ? Ni plus, ni moins.»

Aspect de l'exposition. Photo: Valérie Maillard

Aspect de l’exposition. Photo: Valérie Maillard

Une œuvre d’Ernest Pignon-Ernest – que l’artiste est venu exceptionnellement coller lui-même dans l’exposition –, rend également hommage à Genet («Parcours, Jean Genet», 2006). Laquelle exposition salue aussi l’homme de théâtre controversé que fut Jean Genet. Un manuscrit annoté des «Paravents» – une pièce montée au Théâtre de l’Odéon par Roger Blin et Jean-Louis Barrault – ainsi que les esquisses pour les costumes signés André Acquart sont notamment présentés.

Un versant moins connu de la vie de Genet – son engagement politique auprès des Blacks Panthers américains puis des Palestiniens (il commenta un reportage photographique de Bruno Barbey au camp de Chatila pour la revue « Zoom ») – clôt l’exposition en même temps qu’un long et rare entretien qu’il accorda peut avant sa mort et dans lequel il revient sur les temps forts de son existence. L’exposition qui vaut plus qu’un détour par Marseille court jusqu’au 16 juillet.

Valérie Maillard

«Jean Genet, l’échappée belle», Fort Saint-Jean – Mucem. Jusqu’au 16 juillet.

 

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3 réponses à L’échappée belle de Jean Genet au Mucem

  1. Steven dit :

    Jolie chronique qui donne envie de lire tout de suite Genet. Merci. S.

  2. Les éléments de sa biographie ne rendent pas compte (n’expliquent pas) de l’éblouissement que procure son écriture profondément poétique. Il a inventé un langage qui n’appartient qu’à lui.
    Lorsque j’ai découvert Genet à 20 ans, nul n’était plus éloigné de lui que je ne l’étais, mais la puissance de sa poésie m’a marquée à jamais.

  3. de FOS dit :

    Passionnant ! Merci pour cette visite.

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