Le Raincy, du jardin à la ville sans rues

Notre-Dame-du-Raincy, Photo: MF LabordeLa Révolution industrielle a transformé en profondeur la société et entraîné d’intenses réflexions sur de nouvelles façons de faire la ville. Ces dernières ont connu dès le début du XIXe siècle, un accroissement sans précédent. Surpopulation, pollution, sans qu’on en parle encore, ont inspirés de belles utopies mais aussi des projets plus réalistes comme les villes-parc dont témoigne Le Raincy (93).

(Photo ci-contre : Notre-Dame du Raincy/MF.Laborde)

Paris, capitale industrielle au XIXe siècle, a besoin d’air et d’espaces. Les territoires de banlieue, encore ruraux, s’urbaniseront à rythme constant, en suivant les usines ou en les fuyant. La bourgeoisie, maître d’œuvre de ces bouleversements économiques, mais que les villes monstres qu’ils engendrent effraient, rêve, comme les utopistes de villes à la campagne. A cette époque se développe un goût inédit pour la nature qui entraîne la construction de nombreuses villas suburbaines.

Emile Zola dans La Banlieue*, note : «Il a fallu la Révolution pour créer, autour de Paris, ce nombre incalculable de villas bourgeoises, bâties sur les lots des grands parcs d’autrefois.» Il s’amuse qu’aux siècles précédents : «Nos pères n’aimaient pas la campagne, ou du moins ne l’aimaient pas à notre façon… Il fallait que Rousseau vînt, pour qu’un attendrissement universel se déclarât et qu’on se mit à embrasser les chênes comme des frères…». C’est donc la faute à Rousseau si on invente dès la fin des années 1820, à destination de la bourgeoisie, les lotissements-parcs, dont les plus aboutis sont sans doute, à l’ouest de Paris : Maisons-Laffitte en 1834 et Le Vésinet en 1857, et à l’est : Le Raincy, créé en 1855. Ces opérations sont spéculatives, mais elles inventent une nouvelle forme d’habiter, entre ville et campagne, dans une nature maîtrisée et aménagée, et proche des pôles économiques. A l’instar des jardins du XVIIIe, les lotissements-parcs trouvent leur inspiration dans l’urbanisme anglais, comme plus tard les cités-jardins, dans lesquelles ont peut voir une version sociale.

Le Raincy: une maison de maître devenue logement social. Photo: MF Laborde

Le Raincy: une maison de maître devenue logement social. Photo: MF Laborde

Le Raincy peut revendiquer à double titre l’appellation de ville-parc puisqu’elle tire sa singularité d’un plan tissé sur les trames superposées d’un jardin à la française et d’un parc à l’anglaise. L’histoire du lieu, au sud de la forêt de Bondy, est intimement liée à celle des jardins : pendant plus de deux siècles y ont été créés et entretenus des parcs de grande renommée. A la française, dès 1639, avec la contribution (tout ou partie ?) de André Le Nôtre et à l’anglaise à partir de 1769. En effet, trois générations d’Orléans exprimeront au Raincy leur goût pour les jardins paysagers dont le concept, venu d’Angleterre, fait disparaître parterres et avenues rectilignes au profit de pelouses et d’allées en courbe tirant partie du relief pour varier les points de vue. A. de Laborde dans sa Description des nouveaux jardins de la France, publié en 1808, écrit qu’il est «le premier parc anglais que nous ayons eu en France, ou celui qui lui ressemble le plus parfaitement». Cette première période de l’histoire du Raincy s’achève avec la chute de Louis-Philippe en 1848.

En 1852, Napoléon III restitue la propriété, dévastée, à l’Etat et la met en adjudication. Le parc de 228 ha, est loti. L’aménagement est confié à un certain Frion, qui bien qu’ingénieur géomètre, fait preuve d’une réelle sensibilité au paysage. Il ne conserve que quelques allées du XVIIIe siècle, mais il redessine le grand axe du XVIIe, à savoir les actuelles avenues de la Résistance /de Livry et Thiers et crée un anneau de boulevards circulaires reliés par un réseau de nouvelles allées. Le cahier des charges est strict, il interdit les usines et fixe la qualité des aménagements. Contexte paysager et proximité de Paris concourent à la réussite de l’opération, favorisée par l’ouverture de la gare de chemin de fer du Raincy-Villemomble en 1856. En 1857, on compte déjà 290 habitations (1226 habitants dont 782 résidents permanents). La commune est créée en 1869.

On ne sait pas si les aménageurs avaient l’idée de créer une ville au-delà du lotissement et s’ils imaginaient que les vastes étendues alentours seraient entièrement urbanisées, mais le tracé de Frion a permis à la ville de se développer sans contraintes et de s’intégrer à son environnement. Les 2/3 du territoire sont restés pavillonnaires, tandis que les immeubles et les commerces s’installaient le long des grands axes. Le Raincy offre aujourd’hui un véritable catalogue de pavillons de plâtre et de meulière de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Le patrimoine des époques suivantes est sans doute moins intéressant, malgré la présence d’édifices de qualité dont l’église Notre-Dame, chef-d’œuvre de béton brut construit par les frères Perret en 1922.

Le Raincy: quand le contemporain s'allie à la meulière. Photo: MF.Laborde

Le Raincy: quand le contemporain s’allie à la meulière. Photo: MF.Laborde

Aujourd’hui la ville revendique son identité de ville-parc que l’urbanisation a certes banalisée mais pas effacée. Son histoire se lit toujours dans les courbes de ses allées en pente (pas de rues au Raincy !), dans la qualité de son patrimoine bâti et dans l’abondance de la végétation d’où émergent un grand nombre d’arbres remarquables. Les belles grilles ouvragées des clôtures offrent des transparences sur les jardins et permettent une heureuse continuité entre les plantations privées et publiques. Dans une banlieue pleine de contrastes, Le Raincy apparaît comme une oasis privilégiée au cœur d’un environnement moins favorisé. L’écrivain Thierry Jonquet dans son glaçant, « Ils sont votre épouvante, vous êtes leur crainte »** l’a bien montré. De fait, la Ville est encore loin d’atteindre le taux de logements sociaux exigés par la loi SRU. Au cœur du Grand Paris, Le Raincy, doit faire face aux impératifs de la Métropole, pas toujours soucieuse d’histoire quand il s’agit de densifier. Les enjeux sont de taille, préserver un environnement exceptionnel tout en s’ouvrant à d’autres populations. Mais le territoire a connu d’autres révolutions heureuses.

Marie-Françoise Laborde

*Arvensa éditions
** Le Seuil, 2006

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3 réponses à Le Raincy, du jardin à la ville sans rues

  1. Bruno Sillard dit :

    Superbe cette idée de raconter les banlieues de Paris…Bruno le pantinois

  2. Très intéressant! Pourvu qu’on préserve cette identité!

  3. Amélie dit :

    Si vous vous intéressez au Raincy
    Dimanche 22 mai à 16 h30
    conférence « Maurice Denis à l’église du Raincy » par Fabienne Stahl (auteure du catalogue raisonné de l’oeuvre de Maurice Denis)
    salle Pierre Lefeuvre 4 allée de Verdun (à côté de l’église N D du Raincy) entrée libre.

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