Suivez le guide Henry James

Henry James, Voyage en France. Photo: LBMJamais je n’aurais pensé avoir le bonheur, que dis-je l’honneur, de parcourir la France en compagnie de l’illustre Henry James, lors de ce qu’il appelle « A little tour in France » (non pas « Un petit tour de France », mais « Un petit voyage en France », assez complet d’ailleurs).
Car pour moi, cet Américain né à New York en 1843, puis ayant choisi de vivre en Angleterre sur le Vieux continent, est tout simplement le Proust anglais.

(Photo ci-contre: LBM)

J’avais lu beaucoup de ses romans et de ses nouvelles avant de traverser l’Atlantique et de m’installer à Los Angeles (mariage oblige). J’avoue qu’une fois le plaisir de la découverte d’une « autre planète » assouvi, ces sept années à Los Angeles m’ont paru plutôt longues, mais elles m’ont permis de connaitre une de mes grandes joies littéraires : au bout de quelques années, j’osai relire Henry James en anglais, ce qui s’avéra moins difficile que prévu.
Quel bonheur de relire ou lire Henry James, Scott Fitzgerald, Virginia Woolf, Raymond Chandler, Dashiell Hammett et autres dans leur langue d’origine, de plonger dans le rythme et la musique de leurs phrases (le seul auteur m’ayant vraiment résisté étant William Faulkner, écrit dans un patois du sud).

Rien d’étonnant à ce que je sois devenue encore plus sensible à l’œuvre jamesienne après mes années américaines, le cœur même de cette œuvre étant le balancement constant de ses personnages entre l’ancien et le nouveau continent. Parmi sa trilogie finale, « Les ailes de la colombe » (1902), « La coupe d’or » (1904), et « Les ambassadeurs » (1903), ce dernier est mon préféré. On y suit le périple d’un Américain d’âge moyen de la haute société américaine envoyé « en ambassadeur » « récupérer » à Paris un jeune fils de famille yankee trop séduit par les multiples charmes parisiens. Or « l’ambassadeur » succombe peu à peu, lui aussi, de façon déchirante, aux charmes de la Vieille Europe.
Mais résumer l’action d’un livre de Henry James est le réduire à bien peu de chose, tant il entre, comme Proust, dans d’infinies subtilités.

Photo: LBM

Photo: LBM

Bien entendu, Henry James a vécu lui-même, dans sa chair et son esprit, peut-on dire, ce balancement constant entre l’ancien et le nouveau continent.
Nous les Français savons combien les Anglais, vers la fin du XIXème siècle, aimaient mettre le cap au sud vers le soleil de la Riviera (ils l’ont même inventée) ou plus encore de l’Italie. Le film de James Ivory, « A room with a view » (« Chambre avec vue »), adapté du livre de l’Anglais E.M. Forster, en est l’illustration savoureuse.
Mais nous savons moins que la bonne société américaine cultivée suivait cet exemple, tels Henry James et son frère ainé William, devenu un célèbre psychologue et philosophe. Non seulement ils avaient lu dans leur enfance les grands auteurs français, tels Balzac, George Sand, Stendhal ou Flaubert, mais ils avaient fait plusieurs voyages en France, et pas seulement en Italie, à une époque où l’on ne traversait l’Atlantique qu’en paquebot.

C’est ce que je viens de découvrir en lisant le « Voyage en France » de Henry James, récemment traduit et publié en français, relatant un périple de six semaines, du nord au sud, entrepris en 1882. On y découvre qu’il a déjà parcouru le pays à plusieurs reprises, puisqu’il compare parfois ses impressions passées et actuelles.
Je ne soupçonnais pas non plus qu’il parlait parfaitement français (en fait appris dès son enfance newyorkaise), et me suis émerveillée de la façon dont il engage sans cesse la conversation avec des interlocuteurs les plus variés, à la fois sans avoir le moindre problème pour les comprendre (ils doivent bien avoir des accents locaux !) et le moindre scrupule à les aborder. Cela paraît si naturel…
Je n’ai pas pu m’empêcher de penser que de nos jours, les contacts ne sont plus aussi naturels et chaleureux, non seulement entre touristes et Français, mais entre Français eux-mêmes…

Accompagné de gens très chics au début du voyage (il ne révèle pas leur identité, mais on la connait par sa correspondance), il poursuit seul la plupart du temps, parfois avec un compagnon de hasard.
Quel plaisir de jouer au touriste en compagnie d’un homme aussi intelligent, d’une culture aussi raffinée!
J’ai mis un moment à comprendre qu’il déambule divers guides à la main, et ne cesse d’en acheter de nouveaux en vue de la rédaction de son ouvrage, entreprise dès l’année suivante.
En parcourant les châteaux de la Loire, il ne cesse d’évoquer leur histoire (récit très détaillé de leur construction au cours des siècles) comme l’histoire de tous les personnages historiques qui les « habitent », comme s’ils vivaient encore. Il éprouve des sentiments très forts vis-à-vis des uns et des autres, les « bons » comme les « méchants ». Et bien entendu, les lieux qu’il parcourt sont tout imprégnés de ses lectures : il y retrouve sans cesse Balzac, Sand, Flaubert, Stendhal.

Ses goûts esthétiques sont aussi très affirmés, sa culture architecturale évidente, et ses jugements définitifs. Sa description de Bordeaux en est un bon exemple :

« Pendant ce temps, je me rapprochais de Bordeaux où je m’accordai trois jours. Je crains de n’avoir pratiquement aucun moyen de justifier ces trois jours et qu’on ne gagnerait pas grand-chose à s’attarder sur cet épisode, d’autant plus injustifié que j’avais autrefois visité Bordeaux avec beaucoup d’attention. On y trouve un très bon hôtel, mais pas suffisamment bon pour justifier à lui tout seul un séjour. Quant au reste, Bordeaux est une belle et grosse ville de marchands, riche et imposante, avec de grands alignements d’excellentes vieilles maisons du XVIIIème siècle qui dominent les eaux jaunes de la Garonne. »

Comme on le voit, ce ne sont pas les « grosses villes de marchands » qui émeuvent James, ou les formidables murailles de Carcassonne et le gigantesque Palais des Papes d’Avignon terriblement désert, mais les lieux retirés ou secrets que l’on découvre par surprise au détour d’une allée, une perspective ou un jardin sous la lumière claire de l’aube ou dorée du couchant. Car sa plume est celle d’un peintre, et nous restitue toujours la lumière, les perspectives et l’atmosphère d’un lieu qui l’a touché.
Ainsi entre Nîmes et Arles, il s’est arrêté trois heures à Tarascon en hommage au… Tartarin d’Alphonse Daudet, of course ! Poursuivant la visite du château du roi René, il franchit le pont menant à Beaucaire et contemple le paysage d’une tour en ruine :

« Je donne peut-être l’impression d’insister excessivement sur la nudité de l’horizon provençal, trop si l’on pense que j’ai qualifié de ravissante la perspective que l’on découvre des hauteurs de Beaucaire. Mais c’est une nudité exquise ; elle semble n’exister que pour vous permettre de suivre la ligne délicate des collines et toucher des yeux, si l’on peut dire, les plus petites inflexions du paysage. Elle donne à l’ensemble un aspect merveilleux d’éclat et de pureté. »

D’ailleurs, plus il va vers le sud et plus il aime un lieu, plus il lui rappelle l’Italie, si bien qu’il finit par s’en excuser.
Ajoutons qu’il est passionnant pour nous, plus de deux siècles plus tard, de comparer ses descriptions avec ce que sont devenus ces lieux aujourd’hui. Un vrai jeu de piste…

Photo: LBM

Photo: LBM

Si comme moi vous aimez suivre le guide Henry James lors de ce voyage où il révèle sa grande sensibilité et son don d’observation (personnages et scènes saisis en quelques traits de plume, très éloignés du style de ses romans), et si vous n’avez pas envie de le quitter trop vite, je vous recommande un merveilleux livre : « La dactylographe de Mr James » (« The typewriter’s tale ») de l’écrivain sud-africain Michiel Heyns, paru en 2005 chez Philippe Rey.
On y retrouve l’écrivain entouré de ses familiers (dont la grande dame écrivaine Edith Wharton) dans sa maison baptisée « Lamb House », à Rye, petit village du Sussex, où le grand homme vécut de 1997 à sa mort.

Lise Bloch-Morhange

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2 réponses à Suivez le guide Henry James

  1. Bonjour,
    Merci pour ce beau compte-rendu qui donne envie d’entrer dans la première librairie croisée, mais il est dommage que vous ne donniez pas les informations élémentaires : éditeur, traducteur, nombre de pages, prix. Oui, c’est vrai, je pourrais googler…..
    Cordialement

  2. Isabelle Fauvel dit :

    Chère Lise, merci pour ce beau papier. Je partage avec vous le « bonheur de relire ou lire Henry James, Scott Fitzgerald, Virginia Woolf, Raymond Chandler, Dashiell Hammett et autres dans leur langue d’origine, de plonger dans le rythme et la musique de leurs phrases ». J’ajouterai Joyce Carol Oates dont je suis une inconditionnelle depuis quelques années. Bien amicalement, Isabelle.

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