Jacques Perret sur les marges du peloton

Artyicles de sports. Jacques Perret. Photo: PHB/LSDPDevant un « auditoire bien disposé » et devant un « bon apéritif », il pouvait parler au moins cinq minutes du braquet de vélo « sans confondre cette pièce mécanique avec une race de chien d’arrêt ». Accrédité pour la première fois en 1937 comme journaliste « suiveur du Tour », Jacques Perret avait écrit dans la presse des textes aussi savoureux que drôles. En 1991, l’éditeur Julliard était bien inspiré de les réunir dans un même livre.

Le célèbre auteur du « Caporal épinglé » ou du « Vistemboir », avait en effet su repérer quelques à-côtés remarquables sinon insolites de l’épopée cycliste annuelle.

A l’étape de Luchon un 8 juillet, Jacques Perret incluait dans sa chronique, ce paysan qui avait décidé le temps qu’il faut à un acte de bravoure, de remonter le peloton sur un vieux vélo à pignon fixe habituellement « propulsé à coups de sabots ». Son «oeil fixe et la bouche tordue (…) son maillot trempé de sueur claquait sur sa carcasse étriquée ; ses jambes étaient passées à l’huile de salade et, sur ses bras secs, tremblaient de petits muscles attendrissants ». On avait finit par le retrouver assis dans les vignes « proférant d’une voix blanche des invectives en patois ». Et il était bon selon Perret, « que cette histoire de fou se terminât par une exclamation hermétique ».

Changement de décor à L’Alpe-d’Huez dans « une chaleur d’orage »: cette fois, ce vrai amateur de vélo qu’était le chroniqueur, racontant dans un autre recueil comment il savait « remonter en danseuse la rue de la Clef », avait repéré ce facteur en képi réglementaire effectuant en sens inverse du Tour de France sa tournée de préposé. Les gendarmes « sifflaient en vain pour arrêter ce facteur de désordre », mais l’homme rural ne voulait pas s’en laisser compter aussi facilement. Une tournée à accomplir relevait de son devoir de fonctionnaire et donnant au passage selon l’auteur une belle leçon « d’anticonformisme intrépide ».

Dans cette série de portraits insolites, Jacques Perret avait aussi mentionné la seule personne qui avait « tourné le dos » à la course. C’était un pêcheur à la ligne. Le chroniqueur supposait que pour cet homme « il n’y avait même pas de débat ». En effet, « quand on a sous les yeux le mystère serein du bouchon rouge au bord d’un nénuphar, on ne quitte pas ce bonheur ineffable pour voir passer sur la route des jeunes gens en vélo ».

Dans ce délicieux livre intitulé « Articles de sport », il était aussi question d’autres disciplines comme le rugby ou le ski. Mais dans un article malheureusement non daté, sauf quelques détails qui pourraient nous permettre de le situer dans les années cinquante, l’écrivain nous livre également un petit aperçu d’une morale journalistique qui prévalait à l’époque, morale d’autant plus intéressante vue de 2016 où la publicité s’insère un peu partout avec des allures d’articles véridiques. Quand il travaillait pour la rubrique des faits-divers, Jacques Perret explique en effet qu’il n’était pas question d’écrire que la « victime avait un Kodak » à la main mais « un appareil photographique ».

Cependant admettait-il avec humour, ses « complexes de journaliste arriéré » s’étaient peu à peu « dénoués » durant le Tour de France, en décidant finalement de se « vautrer dans le péché » et d’écrire « sans rougir que le Pernod était agréable pendant la chaleur » ou encore qu’il avait fait l’étape « dans le cortège Cinzano ». Et de conclure joliment « je ne ne veux plus rien savoir de la vénalité des mots ». De la part de Jacques Perret toutefois, il n’y avait rien à craindre. L’homme avait de toute éternité sut garder ses distances avec les injonctions variées de la société humaine. C’est ce qui faisait une grande partie de son charme et de sa valeur.

PHB

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5 réponses à Jacques Perret sur les marges du peloton

  1. Pierre DERENNE dit :

    Quel bonheur que de lire que ce bel auteur est encore dans quelques mémoires.
    Je commande…

  2. Jacques Ibanès dit :

    Merci pour cette évocation de Jacques Perret qui mérite avec Antoine Blondin la première place sur le podium de la chronique littéraire sportive.
    Et pas seulement. L’allure, l’humour, voire l’allégresse de ses textes (bref, son style) en font l’antidote idéal pour résister à la morosité de l’époque…

  3. philippe person dit :

    Désolé, Philippe…
    mais quand je pense à Jacques Perret, je sens un petit fumet nauséabond… Des relents d’Action française, d’Algérie du même nom…
    Je me souviens avoir arrêté de lire un de ses romans pour quelques phrases insupportables qui lui vaudraient maintenant quelques ennuis judiciaires…
    Hélas, l’heure de sa réhabilitation est peut-être proche…

    • Il est vrai que Jacques Perret se revendiquait réactionnaire et même royaliste tendance mérovingienne. De son vivant il était anti-gaulliste et pour l’Algérie française. Il a été interdit du port de médailles. Il a écrit au moins deux livres d’humeur dont « Bâtons dans les roues » dont le style quelque peu aigri est vite lassant.
      Il n’en reste pas moins un conteur remarquable et sa maîtrise de l’écriture est souvent confondante de brio. C’est pourquoi des gens comme Cavanna ou Michel Rocard l’appréciaient, malgré tout. Dans son récit de la Résistance, « Bande à part », sa sympathie pour ses compagnons de baroud ou d’attente anxieuse sous la pluie, quelle que soit leur origine, témoigne à mon avis de sa valeur profonde. Chacun d’entre nous je pense, a son bilan « pertes et profits ». Bien sincèrement. PHB

  4. philippe person dit :

    Vous le défendez bien, Philippe…
    Je viens à l’instant de retrouver dans ma bibliothèque « L’oiseau rare » … Votre plaidoyer me donne envie d’aller à l’encontre de ma lointaine mauvaise impression et de m’y replonger…

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