A bout de flirt

Belmondo dans "a bout de souffle". Photo: PHB/LSDPDans les toutes premières images de « A bout de souffle », Jean-Paul Belmondo guette le signe d’une jeune femme qui repère pour lui sur le port de Marseille, une voiture bonne à voler. Son chapeau est baissé sur les yeux. Il a une bouffarde allumée qui pend de ses lèvres épaisses. Son visage exprime la morgue dédaigneuse de Michel Poiccard, le voyou qu’il interprète. Dans ses mains il tient un journal déplié. Ce n’est ni France Soir, ni le New York Herald Tribune. Durant quelques secondes on en discerne le titre.

Ce journal c’est Paris-Flirt, dont le propos éditorial est « humour et fantaisie ». Nous nous sommes procuré ce curieux organe disparu, qui valait encore un franc en 1966, soit six ans après la distribution en salles du film de Jean-Luc Godard.

Feuilleter les vingt-quatre pages en donne à penser sur une époque pas si lointaine. Il contient très peu de photos et beaucoup de dessins dont trois playmates assez réussies dans un genre évidemment très kitschy.

Même en se faisant chauffer les méninges, même avec des trésors d’indulgence, il est singulièrement compliqué de trouver quelque chose de fantaisiste ou de réellement humoristique dans ce journal, en revanche bien approprié pour emballer les sardines du port de Marseille. La pin-up de couverture est dessinée avec de vagues monuments historiques en trame, accompagnée de la mention suivante : « Ce n’est pas parce que je dis que j’aime les ruines qu’il faut vous vexer Hubert ». Nous avons affaire ici à de l’humour tellement paléontologique qu’il en est devenu presque incompréhensible. Il en va ainsi de toutes les saynètes de la page 2, consternantes d’imbécillité. L’on ne peut que supposer que dans l’histoire, le canard en question servait uniquement de paravent au voleur Michel Poiccard et non pas pour sa valeur intrinsèque.

couverture de Paris-Flirt. Août 1966. Photo: PHB/LSDP

Paris-Flirt. Août 1966. Photo: PHB/LSDP

Les petites annonces « mariage » de la page 14 lèvent un peu du mystère sur le lectorat puisqu’elles sont uniquement le fait de militaires. Journal de bidasses, Paris-Flirt vole en rase-mottes. Pour aggraver le tout et malgré les pépées affriolantes qui ornent ses pages, l’hebdomadaire est lourdement conservateur. Dans le courrier des lecteurs, Henriette (du Lot et Garonne) réclame de l’aide. Elle écrit qu’elle a trompé son mari pendant qu’il accomplissait son service militaire. Enceinte de l’autre, elle cherche un peu de réconfort. Le journal lui répond en gros que c’est bien fait pour elle et tous les autres courriers (peut-être pas authentiques, faut voir) reçoivent une réponse de la même encre. Encore que dans « Le petit courrier galant » en exergue, la journaliste Corinne de Saint-Amour se montre un peu plus transgressive en répondant à Solange (Paris 15e) qu’elle aurait tort de se plaindre si son mari fait des « heures supplémentaires » auprès de sa belle patronne. Elle laisse comprendre qu’ainsi il gagnera mieux sa vie. La cause des femmes était encore loin d’être gagnée.

Voilà ce que l’on lisait en août 1966. Un journal complètement idiot au point qu’il est à première vue étrange de le voir apparaître -certes brièvement- dans « A bout de souffle » aux mains d’un délinquant existentialiste qui avait le sens du « dégueulasse » jusqu’à en mourir rue Campagne Première dans une fin d’anthologie.

PHB

Pages intérieures de Paris-Flirt. Photo: PHB/LSDP

Pages intérieures de Paris-Flirt. Photo: PHB/LSDP

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5 réponses à A bout de flirt

  1. philippe person dit :

    Bravo, Philippe !
    Contribution essentielle… Avec un ami, on voulait faire une version commentée d’À Bout de Souffle… Chaque fois, que quelque chose nécessiterait une explication pour « les jeunes générations », un numéro apparaîtrait sur l’écran et l’on aurait l’explication correspondante dans les bonus du DVD…Une édition commentée, en quelque sorte…
    Ainsi, dans le film, Belmondo demande des jetons de téléphone, cherche à encaisser un chèque, etc… Tout un tas de choses qui deviennent mystérieuses à l’ère numérique…
    Votre article sur « Paris Flirt » fournirait la « première note en bas d’écran » de ce projet !

  2. Mh dit :

    Un article réjouissant, merci
    Mais…pour moi une bouffarde, c’est une pipe, non ? Et saluez René.

  3. Très drôle Philippe!
    Il faudrait demander à Godard (qui vit à Rolle en Suisse of course) les raisons de son choix…

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