Claude Perdriel en toute liberté

La biographie de Claude Perdriel par Marie-Dominique Lelièvre. Photo: PHB/LSDPQuelle idée judicieuse a eue Marie-Dominique Lelièvre de s’intéresser à Claude Perdriel au point d’en écrire la biographie. En lisant son texte on comprend mieux comment cet homme qu’elle sort de l’ombre manquera à l’industrie et beaucoup à la presse. Il a quatre-vingt-dix ans aujourd’hui, vit avec une femme beaucoup plus jeune et il n’aime rien tant, nous raconte l’auteur, que de nager longuement au côté de sa compagne dans les eaux proches de Singapour où ils ont déjà convolé.

Il a fait sa fortune en concevant des blocs sanitaires et sa gloire en réussissant à mettre sur orbite deux grands journaux, le Nouvel Observateur et le Matin de Paris. Il a conservé paraît-il un cerveau toujours sous tension, il pratique toujours le sport mais s’est mis un peu en retrait des affaires.

Marie-Dominique Lelièvre a réussi à dresser le portrait de cet homme secret qui ne parlait de lui et de son passé qu’avec retenue. C’est d’ailleurs un des trois points qui transparaît tout au long de cette biographie qui se lit comme un roman. L’auteur nous explique que bien avant d’être connu, lorsqu’il était  à table, il ne se mettait pas en avant, au contraire. Il n’avait pas son pareil pour repérer le solitaire qui cherchait vainement à parler et lui frayer un chemin. Claude Perdriel a toujours favorisé, note-t-elle, l’expression d’autrui, ce qui est fort rare on en conviendra à l’heure où chacun cherche à occuper le plus de temps médiatique possible. Secondement, du moins sur une longue partie de sa vie, l’on s’aperçoit que l’homme est quelqu’un qui ne s’intéresse pas aux objets. Comme il l’explique vers le mitan du livre et cité par Marie-Dominique Lelièvre, une chambre aux murs blanchis à la chaux, une lampe à huile et juste un livre suffisent à le combler. Il a vécu le plus souvent possible habillé comme un étudiant avec un pantalon et un simple pull, il boit du champagne accompagné d’une boîte de sardines: chez lui tout ce qui est intéressant se trouve logé dans sa boîte crânienne. Troisième point fort, c’est un entrepreneur atypique, de la veine épuisée des Jean-Luc Lagardère. Quand on lui conseille un jour de serrer les boulons et de licencier des gens, il choisit d’augmenter les investissements et d’embaucher encore. Là aussi on admettra que cette attitude s’inscrit fort peu dans l’air du temps d’autant que l’homme n’aime pas déposer le bilan: il mettra un point d’honneur nous précise l’auteur, à rembourser les dettes du Matin de Paris, le beau quotidien de gauche qu’il avait fondé.

Hormis les points saillants de la personnalité de Claude Perdriel et sans trop s’appliquer à en identifier les défauts, Marie-Dominique Lelièvre (qui s’est déjà penchée sur Françoise Sagan ou Serge Gainsbourg) se fait dentellière pour nous dévoiler avec finesse la vie de cet homme que François Mitterrand avait choisi pour l’accompagner dans sa campagne présidentielle de 1974 avant de se retourner méchamment contre lui parce que Le Matin ne lui était pas assez favorable.

La narratrice nous explique l’enfance pas commode du petit Jean-Claude Perdriel dont sa mère se débarrasse à maintes reprises dans différents pensionnats. Le seul ami de son fils est-il un chien? Elle lui apprend un jour qu’il est parti, qu’elle l’a donné. Cette biographie qui se lit sans effort et même avec plaisir nous détaille tout un parcours inattendu depuis la sortie de l’école Polytechnique à la surprise générale jusqu’à son premier job, son rachat d’un bougnat, sa lente pénétration des milieux intellectuels parisiens, sa main constamment à la poche dès lors qu’il s’agissait d’aider ou de développer un projet qui sentait bon l’aventure, ses revers, ses succès, ses inspirations, son agilité et un flair hors normes.

Les hommes de presse disparaissent. Ils sont remplacés par des investisseurs qui ne s’expriment plus qu’en management et en contenu. Claude Perdriel n’était pas de ceux-là. Beaucoup de ceux qui ne faisaient pas partie de ses équipes rêvaient d’en être.

Aujourd’hui le patron s’éloigne. Il n’est plus l’actionnaire majoritaire du Nouvel Observateur devenu L’Obs. Trop à gauche si l’on en croit les commentateurs, la directrice adjointe de la rédaction Aude Lancelin, a dû faire ses valises. Elle n’est ni la première ni sans doute la dernière à prendre le tourniquet de l’entrée dans le mauvais sens. Elle en a profité pour écrire un livre lucide (« Le monde libre ») sur la dérive des médias (1), chez un éditeur au drôle de nom: « Les Liens Qui Libèrent ».

On suit avec une curiosité sans cesse attisée par la plume de l’auteur le parcours de celui qui a su rester un jeune homme. On le suit par exemple au Meurice avec sa femme Bénédicte écouter du jazz en dégustant un verre de champagne. Et c’est d’ailleurs l’un des bénéfices immédiats de ce livre: l’envie qu’il suscite entre autres choses de déboucher une bouteille entre amis autour d’un projet de presse.

PHB

« Sans oublier d’être heureux. » « La vie très imprévue de Claude Perdriel inventeur, industriel et homme de presse. » Marie-Dominique Lelièvre. Stock. 20,50 euros.

(1) SMS de Claude Perdriel à Aude Lancelin publié le 1er juin par Mediapart et Le Figaro: « Chère Aude. Vous avez toute ma sympathie mais la décision du dernier conseil est évidemment irrévocable. Votre talent est indiscutable. Vous êtes jeune, vous n’aurez pas de problème pour trouver du travail, nombreux sont ceux qui vous soutiennent. Moralement, c’est important. Je respecte vos opinions mais je pense qu’elles ont influencé votre travail. Cela n’empêche pas le talent. Amicalement »

La biographie de Claude Perdriel, par Marie-Dominique Lelièvre. Photo: PHB/LSDP

 

 

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3 réponses à Claude Perdriel en toute liberté

  1. Marie dit :

    Son flair l’avait aussi conduit du côté du Minitel rose (note de bas de page à prévoir pour les moins de 20 ans !) dont les recettes contribuèrent à garantir un peu de flottaison à ses titres de presse

  2. philippe person dit :

    Marie, votre réflexion me rappelle une parodie très drôle du Nouvel Obs dans Actuel qui s’intitulait… « le nouveau snob mateur » !…

  3. XAVIER VALENTIN dit :

    du coup, très envie de lire ce livre

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