Mon rêve de courgette

Ma vie de Courgette. © RITA PRODUCTIONSIl était une fois un petit garçon qui exigeait qu’on l’appelle Courgette. Tant pis pour les quolibets et tant pis si on l’avait baptisé du très beau nom d’Icare. C’est Courgette et pas autrement. Parce que c’est comme ça que l’appelait sa mère, mégère alcoolique qui descendait les cannettes de bière en s’abrutissant devant la télé. Elle lui manque, même si c’est lui qui depuis son grenier l’a définitivement assommée d’un coup de trappe et envoyée ad patres au milieu de ses cadavres de kro (et non pas de Trappe). On est chez les prolos, pas ceux de la vraie vie, mais ceux qui peuplent le merveilleux film d’animation de Claude Barras sorti cet automne.

On n’est pas chez un Dickens du troisième millénaire non plus. Plutôt dans un conte d’avant noël, dans lequel les enfants subissent les pires sévices mais finissent par trouver une nouvelle famille aussi recomposée soit elle. Conte contemporain qui n’occulte pas les violences y compris sexuelles subies par de jeunes enfants et inverse les codes.

L’orphelinat (le foyer dit-on aujourd’hui) n’est pas l’antichambre de l’enfer mais un cocon protecteur et le grand flic à la moustache de dictateur recèle des trésors de tendresse.
C’est donc l’histoire d’un petit garçon aux cheveux bleus, et pas verts, qui après s’être rendu orphelin par inadvertance se retrouve face à un policier de l’aide à l’enfance, Raymond. Il a pour tout bagage le cerf volant représentant son père, qui ressemble beaucoup à Superman, même si le vrai aimait trop les poules, dixit sa mère, dont il ne lui reste qu’une canette vide en guise de souvenir. Au foyer l’attendent cinq gamins, dont il va partager passé de galère et perspectives d’avenir plutôt obscures mais surtout un présent fait de connivences et de solidarités, en dépit d’un bizutage en règle infligé par le chef de bande, Simon, petit dur au cœur d’artichaut. Puis viendra Camille, celle par qui tout arrive, celle qui s’oppose frontalement au monde toxique des adultes, celle qui soude un peu plus le groupe et surtout celle dont Courgette tombe raide amoureux. Après une toute petite heure et six minutes d’aventures Camille et Courgette partent vivre chez Raymond, en promettant aux copains de venir les revoir. Happy End, ouf ! Et l’on sort de la salle, totalement bouleversé.

Ma vie de courgetteQu’est ce qui fait qu’un adulte se laisse complètement emporter par les aventures de ces drôles de petites marionnettes ? A première vue elles surprennent tant le souci de joliesse semble étranger au réalisateur. Mais on se rend vite compte que ces corps d’allumettes surmontés de grosses têtes rondes aux yeux immenses révèlent des palettes d’expression à faire pâlir d’envie un comédien chevronné. Au-delà des tous les sentiments qui passent dans les yeux des petits héros, Claude Barras a aussi réussi à exprimer la fragilité des corps d’enfants et rendre sensible leurs gestuelles et leurs postures.

Ce travail d’orfèvre a fait appel à la technique du Stop motion qui consiste à filmer image par image les marionnettes déplacées de quelques millimètres. Cette création qui relève de l’artisanat a nécessité la fabrication d’une soixantaine de décors et de 54 marionnettes dans trois déclinaisons de costumes. Il a fallu deux ans de travail pour 150 personnes dont huit mois de tournage réparti sur 15 plateaux à raison de trois secondes par jour et par animateur.

Le film est inspiré du roman de Gilles Paris, « Autobiographie d’une courgette », paru chez Plon en 2002. Autour de Claude Barras quelques bonnes fées se sont penchées sur l’adaptation, notamment Céline Sciamma qui a signé le scénario. L’appel a cette talentueuse réalisatrice ne surprend pas, tant elle excelle dans ses films, « La naissance des pieuvres », « Tomboy », « Bande de filles » (les grandes sœurs de « Divine ») à dépeindre avec sensibilité et acuité des enfances en marge. La musique est signée Sophie Hunger, auteure, compositrice et interprète suisse qui a composé une bande originale tout en délicatesse.
Ce récit initiatique à l’écriture poétique et tendre démontre simplement qu’à 9 ans, rien ne vaut une bande de copains sur qui compter et que l’adversité n’empêche pas de tomber amoureux. Une philosophie de vie valable à tous les âges… A l’entrée du foyer, un tableau avec des nuages et des soleils donne au quotidien la météo des émotions des enfants : celle des spectateurs est au beau fixe.

Marie-Françoise Laborde

La bande. © RITA PRODUCTIONS

La bande. © RITA PRODUCTIONS

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1 réponse à Mon rêve de courgette

  1. Steven dit :

    Une lecture bien plaisante merci. S

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