Claudel, prénom Camille, profession sculpteur

Longtemps Camille Claudel n’a été que la sœur de Paul et l’élève de Rodin. Femme parmi les hommes, elle ne pouvait être reconnue pour elle-même. Une femme sculpteur à la fin du XIXème siècle, pensez-donc ! Sculpter des corps nus, faire poser des modèles – ce qui, par ailleurs, était strictement interdit aux femmes par l’Académie de l’époque –, quelle inconvenance ! Une femme libre qui plus est, amante de son célèbre professeur, mariée à son seul art. Depuis, les mentalités ont évolué et justice a été rendue à l’artiste maudite dont l’aura est désormais internationale. L’australienne Wendy Beckett, à la fois auteur et metteur en scène, lui rend actuellement un vibrant hommage sur la scène de l’Athénée Théâtre Louis Jouvet.

 

Camille Claudel (1864-1943), trente ans de création passionnée suivis de trente années de réclusion à l’asile sans ne plus jamais toucher à une sculpture. Un destin tragique hors du commun. Recluse, cachée, oubliée, étouffée entre deux génies, il aura fallu toute la ténacité de sa petite-nièce Reine-Marie Paris pour lui rendre sa place légitime et la remettre dans la lumière. Petite-fille de Paul Claudel par sa mère, cette dernière a consacré la plus grande partie de son existence à étudier la vie et l’œuvre de sa grand-tante pour mieux la révéler au monde. Un premier ouvrage paru en 1984 chez Gallimard, suivi de plusieurs autres, dont le catalogue raisonné de l’artiste, et de nombreuses expositions permirent ainsi de montrer que l’art de Camille Claudel n’avait décidément rien à envier à celui d’Auguste Rodin. En 1982 déjà, Anne Delbée, grande familière de l’œuvre de Paul Claudel, intriguée par cette aînée dont elle avait découvert par hasard l’existence à la lecture d’un texte que le poète avait consacré à sa sœur artiste dans son ouvrage “L’œil écoute”, s’était penchée sur l’histoire de Camille, lui consacrant par la suite un magnifique roman au succès que l’on sait, “Une femme”, ainsi qu’une pièce de théâtre. Puis il y eut, en 1988, le film aux cinq César de Bruno Nuytten, porté par l’incandescente Isabelle Adjani, qui contribua plus que tout à la renommée et à la réhabilitation du sculpteur. S’ensuivirent des expositions en France et à l’étranger (une présentation à l’Abbaye-aux-Dames de Caen en 2002, un hommage exceptionnel au Musée Marmottan en 2005, une exposition au Musée Rodin en 2013 pour le 70ème anniversaire de la mort de l’artiste…) jusqu’à la consécration ultime, l’ouverture du Musée Camille Claudel le 26 mars 2017 à Nogent sur Seine.

« Femme accroupie », « Jeune Romain », « Sakountala », « La valse », « La petite châtelaine », « L’Aurore », « L’âge mûr », « Les causeuses », « L’abandon »… autant de chefs d’œuvre qu’il nous est désormais impossible d’oublier. Sculpteur d’une grande sensibilité, obsédée par le mouvement et la ressemblance, Camille Claudel a su insuffler la vie dans ses œuvres et c’est ce qui les rend si belles et émouvantes. Comment ne pas être bouleversé par le regard de La petite châtelaine, ce regard si pur empreint d’interrogations envers le monde adulte? Et les bustes de Paul et de Rodin, les deux hommes tant aimés ? Et ces couples enlacés, amoureux, séparés… ? Camille Claudel, une artiste du sentiment et de la sensualité, indéniablement le plus grand sculpteur romantique.

Wendy Beckett, fascinée par l’œuvre et l’existence tourmentée de cette femme si talentueuse, a écrit et mis en scène l’histoire de celle qui fut la muse, la maîtresse, la compagne, la sœur et mit toute son énergie, toute son âme, à s’imposer en tant qu’artiste à part entière. Cette grande jeune fille, au front superbe, aux magnifiques yeux bleu sombre, à la chevelure désordonnée, qui avait pour ambition de sculpter envers et contre tous.
L’action se situe dans un atelier d’artiste, celui où Alfred Boucher enseignait la sculpture à une petite communauté de jeunes filles, celui de Rodin, de Camille… Avec pour tout décor d’immenses tentures beiges suspendues dans le fond du plateau, des socles pour supporter les œuvres en devenir, quelques plâtres, des outils…Les artistes praticiens revêtus de blouses usagées dans de jolis camaïeux de beige, ocre et gris assortis aux tentures. Un décor on ne peut plus réaliste qui sent bon la poussière et le labeur. Des projections vidéo abstraites en noir et blanc viennent de temps à autre accompagner le déroulement de la tragédie.

Nous suivons Camille de sa rencontre avec Rodin (1883), deux ans après son arrivée à Paris et ses premiers pas d’élève, à son internement en mars 1913 – le 3 mars, son père et unique soutien meurt, le 10, sa mère et son frère la font enfermer à Ville-Evrard –. Les trente années de réclusion seront évoquées par un court défilé de dates des plus explicites : 1923-1933-1943. Le 19 octobre 1943, Camille s’éteint à l’asile de Montdevergues.
La pièce, très bien construite, évite le piège du didactisme. Tout en retraçant les années de création de Camille, elle fait la part belle aux personnages et à leurs relations passionnelles. Les années passées avec Rodin, de vingt-quatre ans son aîné, furent quinze années d’une liaison tumultueuse qui laissèrent au final la jeune femme meurtrie et vaincue. Les rapports avec sa mère ne furent guère plus sereins.

Jusqu’en 1905, Camille connaît un certain succès. Elle expose chaque année au Salon du Champ de Mars et une grande rétrospective – 13 œuvres exposées – lui est consacrée en décembre 1905 à la Galerie Eugène Blot. Puis, c’est la pauvreté, la solitude, ses rapports conflictuels avec son entourage la menant petit à petit à des crises de délire paranoïaque…
La scénographie, simple et efficace, est des plus réussies. Pour sa mise en scène, Wendy Beckett a eu une idée lumineuse : faire interpréter les sculptures par des danseurs, deux femmes et un homme. Comment mieux restituer la vie et le mouvement des œuvres de Camille et de Rodin qu’en les faisant incarner par des êtres vivants ? L’œuvre chorégraphique et la sculpture ne font alors plus qu’un. L’art de Camille étant très personnel, il est aisé de reconnaître dans ces postures le trio que formait Rodin, sa compagne Rose Beuret et la jeune femme. L’âge mûr, L’implorante… Des œuvres de toute beauté !

Pour restituer toute la force du propos et refléter le cheminement intérieur de l’artiste, il fallait bien évidemment d’excellents comédiens. Tout comme Adjani avant elle, Célia Catalifo EST Camille Claudel. Son interprétation est époustouflante ! Elle sait à merveille rendre la complexité et l’évolution du personnage : son caractère rebelle et sauvage, sa détermination à mener à bien sa vocation, sa démesure, mais aussi sa complicité avec son Pygmalion, son adoration pour lui, sa fragilité… Un être à la fois fort et vulnérable. Swan Demarsan incarne avec beaucoup de justesse Auguste Rodin et, par la richesse de sa palette de jeu, nous le rend tout aussi attachant que Camille. Il n’est pas le monstre auquel on pourrait être tenté de le réduire. Ces deux êtres se sont aimés avant tout parce qu’ils étaient semblables et partageaient la même vision de l’art. De leurs années de travail en commun, il est malaisé de déterminer qui influença l’autre. Imaginons plutôt un échange, un partage. Rodin disait de Camille : “Je lui ai montré où elle trouverait de l’or ; mais l’or qu’elle trouve est à elle.”

Les autres comédiens sont également très justes : Marie-France Alvarez et Marie Brugière dans les rôles de Suzanne et Jessie, les joyeuses compagnes d’atelier, Christine Gagnepain dans celui de la mère austère et revêche, abêtie par son interprétation de la religion et les conventions sociales, fermée à toute forme d’art et de sensibilité, et Clovis Fouin dans celui de Paul, le petit frère tant aimé qui, tel Judas, tournera le dos à sa sœur.
Sortie définitivement du silence, Camille Claudel nous éblouit par son génie. Ce spectacle est à la hauteur du personnage. Nous ne pouvons que vous encourager à le découvrir au plus vite. Il reste encore quelques dates à l’Athénée avant que la pièce, nous l’espérons, ne soit reprise dans d’autres lieux.

Isabelle Fauvel

“Claudel” du 7 au 24 mars à l’Athénée Théâtre Louis Jouvet. Ecriture et mise en scène de Wendy Beckett, chorégraphies de Meryl Tankard, scénographie d’Halcyon Pratt, projections de Régis Lansac, costumes de Sylvie Skinazi et lumières de François Leneveu. Avec Célia Catalifo, Marie-France Alvarez, Marie Brugière, Swan Demarsan, Sébastien Dumont, Audrey Evalaum, Clovis Fouin, Christine Gagnepain et Mathilde Rance.

Site consacré à Camille Claudel par Reine-Marie Paris
“Une femme” d’Anne Delbée (1982) 
“Camille Claudel” de Bruno Nuytten (1988)

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