Anaïs Nin, la sulfureuse

Anaïs Nin. Le nom seul évoque comme une odeur de soufre… Rappelez-vous “Henry and June”, le film de Philip Kaufman dans lequel Maria de Medeiros prêtait ses traits de femme-enfant à la femme de lettres américaine. Adapté des cahiers secrets de cette dernière, il racontait de façon très explicite sa relation amoureuse avec l’écrivain rebelle Henry Miller et son épouse June, sa vie libérée dans le Paris des années 30. Célèbre pour ses journaux intimes dans lesquels elle confiait en tout franchise ses pensées même les plus inavouables, mais aussi pour ses nouvelles érotiques et sa relation triangulaire avec le couple Miller, Anaïs Nin (1903-1977) reste encore aujourd’hui une voix singulière dans l’histoire de la littérature. L’australienne Wendy Beckett, à la fois auteur et metteur en scène du spectacle “Anaïs Nin, une de ses vies”, a choisi de la mettre de nouveau en lumière sur la scène de l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet.

La saison passée, dans ce même théâtre, Wendy Beckett nous proposait déjà un très beau spectacle sur Camille Claudel (1). Aujourd’hui, c’est à une autre figure féminine légendaire tout aussi libre et insoumise qu’elle s’attache, Anaïs Nin, lors de la rencontre de celle-ci avec Henry Miller, le début de son analyse avec le Dr Otto Rank et ses brèves et douloureuses retrouvailles avec son père. 1931-1933, une époque charnière dans la vie d’Anaïs Nin puisque lorsqu’en 1966, elle entamera la publication de son journal, elle décidera de la faire débuter précisément à l’année 1931, considérant ses années de jeunesse de moindre intérêt.

Toute sa vie ou presque, Anaïs Nin a tenu son journal. S’étant promis de ne jamais le faire lire, c’est cette condition, comme elle le dit elle-même, qui lui a donné cette “chose de vérité” et en a fait toute la valeur. Elle put s’y livrer en toute honnêteté, sans tricherie, avec talent et sensibilité. 200 cahiers, plus de 20 000 pages…
Anaïs Nin commença son journal à l’âge de onze ans lors de son premier grand voyage, celui qui l’emmena, elle, sa mère et ses deux frères, d’Espagne aux États-Unis, quittant l’Europe qui l’avait vu naître vers un nouveau continent où sa mère avait choisi de s’installer après que son père, pianiste de concert d’origine catalane, les eut brusquement abandonnés. Elle le commença comme une lettre adressée à ce père adoré pour lui raconter dans les moindres détails son long périple, son arrivée en Amérique, ses impressions dans ce nouveau pays que lui non plus ne connaissait pas et lui donner l’envie de les y rejoindre. Lorsque sa mère lui fit comprendre que son courrier risquait de se perdre, elle en fit un journal intime qu’elle tint de façon constante et dont les volumes ne cessèrent de s’accumuler au fil des ans. Commencé en français, sa langue maternelle, elle le poursuivit en anglais à partir de l’âge de seize ans. Dans les années 60, en reprenant ses carnets, elle réalisa qu’il n’y avait là aucune nostalgie, mais que le passé aidait à comprendre le présent ainsi que toute sa vie et l’œuvre littéraire qui l’accompagnait. Décidant alors de les publier, elle les reprit un à un et les tapa à la machine en les censurant volontairement. Il lui semblait difficile, voire impossible, de les partager tels quels de son vivant et alors que certains des protagonistes étaient eux aussi encore en vie. Les journaux publiés à l’époque représentèrent seulement la moitié de ce qu’elle avait écrit initialement. Une version “non expurgée” vit le jour après sa mort.

1931. Anaïs Nin a vingt-huit ans. Elle vit à Louveciennes, dans les environs de Paris, avec plus ou moins son mari. Elle a déjà publié un premier livre, une étude sur l’écrivain britannique DH Lawrence qui fut pour elle LA révélation littéraire : “DH Lawrence, an unprofessional Study”. Une étude “non professionnelle” car ayant quitté l’école à l’âge de quatorze ans, elle se considère comme une autodidacte et son ouvrage n’a évidemment rien d’académique. Après quelques critiques élogieuses, ce livre lui amène des rencontres et des amitiés, notamment celle à venir d’Henry Miller. Ses deux livres suivants n’ayant pas trouvé d’éditeur, elle a fait l’acquisition d’une presse et se charge elle-même de leur impression. “Winter of Artifice”, “Under a Glass Bell” et “The House of Incest” verront ainsi le jour grâce à un travail manuel acharné et fastidieux auquel l’artiste prend cependant un vrai plaisir, savourant le fait de créer de ses propres mains de magnifiques livres “à la William Blake”. En 1931, Henry Miller, lui, approche la quarantaine et écrit alors son premier roman : “Tropic of Cancer”.

La pièce conçue par Wendy Beckett commence au moment précis de la rencontre entre Anaïs Nin et Henry Miller. Dans une ambiance musicale et un décor très années folles avec gramophone, machine à écrire d’époque et presse d’impression, nous apparaît une jeune femme brune, à la silhouette délicate et d’une extrême élégance, en tout point conforme à l’image que nous en laissa Natacha Troubetskoï dans son tableau de 1932 exposé à la National Portrait Gallery de Washington. Saluons d’ailleurs ici le remarquable travail de Sylvie Skinazi pour la création des costumes. Ils sont tous plus beaux les uns que les autres, un véritable plaisir pour les yeux et les comédiennes semblent d’authentiques gravures de mode. La vie de bohème dans une ambiance très fitzgéraldienne…

Si la pièce peut parfois sembler un peu longue et bancale dans sa construction globale, elle permet cependant, à travers les relations qu’entretient Anaïs avec les autres protagonistes de sa vie (Miller, June, le Dr Rank et le père) de bien saisir le personnage, ses aspirations, ses conflits intérieurs, son rapport viscéral à la littérature. Nous la voyons timide et réservée chercher à exister par elle-même, à se faire une place en tant que femme et écrivain dans une société terriblement corsetée. Féministe dans l’âme, elle disait “Quelle erreur pour une femme d’attendre que l’homme construise le monde qu’elle veut, au lieu de le créer elle-même”. Indocile, elle ne peut être que fascinée par les rebelles et les fortes personnalités : Miller, totalement en marge de l’establishment, June la mythomane qui l’impressionne et la séduit par son audace et sa maturité, le Dr Rank qu’elle a finalement préféré au classique Dr Allendy car lui-même était écrivain, intéressé par les artistes et rebelle au dogmatisme freudien.

Pour porter ces scènes pleines d’intensité, il faut d’excellents comédiens, ce qui est indubitablement le cas. Célia Catalifo incarne une Anaïs belle, souriante, à la fois tenace et fragile qui a droit à toute notre sympathie. Une représentation très proche de l’image toujours très aimable, élégante et gracieuse que nous avons de la femme de lettres à travers ses interviews des années 70 et le très beau portrait filmé qu’en fit Robert Snyder dans “A portrait of woman as artist” en 1973. Généreuse également. Nous la voyons prêter sa machine à écrire à Miller et l’aider financièrement afin qu’il puisse écrire son roman. June, l’opposée d’Anaïs, est une tornade blonde, un volcan en éruption, une muse vampirique névrosée en diable interprétée avec beaucoup de brio par Mathilde Libbrecht. Les interprètes masculins ne sont pas en reste. Laurent Maurel est excellent dans la peau d’un Henry Miller, terriblement “américain”, comme le dit elle-même Anaïs, avec sa joie de vivre, son élégance teintée de vulgarité. Pour finir, chapeau bas à Laurent D’Olce qui se charge de deux rôles, celui du Dr Rank et du père, ce dont on ne prend réellement conscience qu’au moment des saluts tellement ses personnages sont particulièrement bien composés. La scène des retrouvailles entre le père et la fille est d’une poésie et d’une puissance incroyables, tout à la fois pathétique et émouvante. Et l’histoire d’Anaïs ne serait totalement compréhensible sans cette dernière séance entre le Dr Rank et sa patiente où l’analyste l’amène avec infiniment de subtilité à reconnaître l’inavouable. Laurent D’Olce y est magnifique.

La mise en scène, très efficace, fait la part belle à l’esthétique avec une mention particulière aux scènes d’amour, très réussies, ballets érotiques extrêmement bien chorégraphiés et toujours teintés de littérature.
On ressort de ce spectacle avec l’envie de lire ce fameux journal (2) afin de connaître les autres vies de cette femme qui disait “Une vie ordinaire ne m’intéresse pas”.

Isabelle Fauvel

(1) À propos de Camille Claudel

(2) Toute l’œuvre autobiographique d’Anaïs Nin, ainsi que son cycle de romans “Les cités intérieures” ont été publiés aux éditions Stock »

“Anaïs Nin, une de ses vies” du 13 au 30 Mars 2019 à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet. Ecriture et mise en scène de Wendy Beckett avec Célia Catalifo (Anaïs), Laurent D’Olce (Dr Rank, le père), Mathilde Libbrecht (June) et Laurent Maurel (Henry Miller).

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6 réponses à Anaïs Nin, la sulfureuse

  1. philippe person dit :

    J’avais préféré un spectacle joué il y a deux ans à la Manufacture des Abbesses, « A comme Anaïs ». La pièce de Wendy Beckett manque un peu de sensualité et de légèreté malgré la qualité des acteurs et le beau décor. Je pense comme vous que les scènes sont souvent trop longues, comme celle avec Rank (voir mon article sur Froggy’s Delight).
    On dit toujours qu’il faut lire le Journal (dont les premières années sont écrites en français). C’est vrai que c’est un beau journal. Je pense qu’il ne faut pas non plus négliger ses romans et ses nouvelles…

  2. Fleiss dit :

    Pourquoi on « oublie » toujours Gonzalo Moré, lorsqu’on parle d’Anaïs Nim ?

  3. Decorde Nathalie dit :

    Merci pour cet article enrichissant qui donne vraiment le désir de se déplacer dans ce beau théâtre.
    Le père d’Anaïs était non seulement un excellent pianiste mais également écrivain
    Un hommage lui est rendu par Daina Chaviano dans « L’Ile des amours éternelles » publié en 2008 .

  4. chastenet olivier dit :

    Anaïs Nin c’est Venus Erotica que j’avais volé à mon grand-père et que ma grand,-mere scandalisée,ne voulait pas que je lise…Ah!Ah! Je l’ai caché derrière le piano et je l’ai dévoré la nuit… Sublimes de sensualité !J’ai beaucoup appris par elle que faire l’amour c’est tout un art…et qu’avant, tout commence dans la tête…

  5. Yves Brocard dit :

    Vu hier soir avec deux amis qui eux ont beaucoup aimé, surtout Célia Catalifo dans le rôle d’Anaïs. Moi j’ai trouvé cela intéressant mais je n’ai pas adhéré à son jeu. Je lj’ai trouvée très empruntée, je la (re)sentais mal à l’aise dans son rôle, hésitante, des mimiques un peu niaises, avec quelques sursaut de vitalité, mais trop rares. Je ne sais si la vraie Anaïs Nin était comme cela, ce qui pourrait expliquer ce parti-pris de permanente hésitation, mais j’en doute.
    J’ai beaucoup aimé le jeu de Laurent D’Olce dans ses deux rôles, impressionnant (comme vous je n’ai découvert que c’était le même acteur qu’au moment des saluts!), et de Mathilde Libbrecht, pétillante et sensuelle, essayant d’entraîner Anaïs dans ce jeu. Laurent Maurel est bien mais je ne voyais pas Henry Miller en homme futile, n’arrivant pas à écrire.
    Et puis, et malgré l’entrain et la bonne volonté des acteurs, le tout manque formidablement de rythme, et comme vous le dite c’est parfois long. J’avais l’impression d’être dans une pièce du Off d’Avignon, pleine d’imagination et de bonne volonté, mais pas achevée.
    Toutefois je ne regrette pas ma soirée.

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