Salon musical à Antony

Dimanche dernier, le premier décembre, Françoise Caillet tenait son salon musical annuel dans son appartement situé dans le centre d’Antony, à deux pas de l’Espace Vasarely.
Ancienne psychanalyste, Françoise est aussi administratrice de « Coline en ré », cette belle association dont le sous-titre est « La musique sauve les enfants », fondée en 2003 par le médecin Jean-François Galliot. L’idée étant de produire des concerts donnés gratuitement par des artistes, jeunes ou de haut niveau, dont les recettes volontaires venant des spectateurs iront au profit d’enfants en danger.
Jean-François a donné à l’association le nom de « Coline » en souvenir de sa femme disparue à l’époque, puis « Les Virtuoses du cœur » ont suivi, afin de trouver des fonds permettant d’opérer du cœur des enfants déshérités dans le monde entier.

Depuis dix-sept ans, l’association a connu des hauts et des bas, mais par miracle, elle existe toujours. Les fidèles ont vécu de bien belles soirées. Je me souviens particulièrement de la résurrection, pour une soirée unique, d’un opéra de Lalo, « Le roi d’Ys », dans les ors de l’Opéra-Comique, ou plus récemment, à l’auditorium du Musée du Quai Branly, d’un récital du jeune pianiste Sélim Mazari, révélation soliste des Victoires de la musique classique 2018, chapeauté par le pape du Conservatoire et de l’École normale de Musique, le légendaire pianiste Christian Ivaldi.

Et puis il y a ce salon musical quasi annuel chez Françoise, fine experte en classique et lyrique, hôtesse raffinée, jusque dans le buffet aux multiples créations salées et sucrées récompensant musiciens et fidèles.
Dans son long salon blanc au plafond bas sculpté de volumes tel une mini Philharmonie de Paris, elle dispose une cinquantaine de chaises tournées vers les canapés bas appuyés contre le mur du fond, devant lesquels se placent les musiciens bien éclairés par des spots, se détachant sur le mur orné de gravures anciennes et d’un tableau abstrait dans des rouges et jaunes très colorés. Sur la droite, un peu en retrait, sur un socle, une tête de femme sculptée nous regarde.
Tout cela crée naturellement une atmosphère bien différente d’une salle de concert traditionnelle, et une proximité rare avec les interprètes.

Dimanche dernier, le jeune violoncelliste Eliott Leridon est apparu le premier, s’asseyant sur une chaise face à la partition, en veste et pantalon noirs et chemise blanche, l’air un peu frêle après avoir calé entre ses genoux son volumineux instrument.
Comme nous étions à deux pas, la sonorité m’a semblé assez grave et l’instrument peut-être trop imposant pour l’espace, mais il est bien possible que ce sentiment soit venu de la proximité. Car quand pouvons-nous écouter la « Suite n°2 en ré mineur pour violoncelle seul » de Bach aux pieds de l’interprète ailleurs que dans le salon musical de Françoise au cœur d’Antony ?
C’est tout de même assez merveilleux comme expérience, donc il n’est pas étonnant qu’on ait l’impression de redécouvrir le violoncelle, et que la sonate de Bach prenne une coloration grave, en dehors de la Sarabande et de la Gigue finale.

Ce fut ensuite le tour du jeune violoniste Thomas Briant, qui me confiera plus tard avoir dix-huit ans, comme son copain Eliott. Et qui nous entraînera d’emblée dans une brillante « Sonate n°4 en mi mineur » du maître es violon Eugène Isaïe, démontrant une belle virtuosité.
Lorsque le moment du duo est venu, ils nous ont régalé de « 8 morceaux pour violon et violoncelle en si bémol majeur » de Reinhold Glière, compositeur inconnu des profanes, mais qu’ils avaient visiblement choisis pour leur caractère enlevé.
Leur plaisir de jouer ensemble est devenu encore plus évident au cours de leur bis, une transposition endiablée d’une passacaille de Haendel. Quittant souvent des yeux la partition, ils se regardaient, se souriaient, s’amusaient visiblement beaucoup. Ils venaient de donner leur premier vrai concert en duo.

Ensuite, avant de les laisser goûter aux divers délices préparés par Françoise, j’ai appris qu’ils avaient non seulement le jeune âge de dix-huit ans, mais qu’ils étaient des copains à la fois du lycée Lamartine et du Conservatoire. « On aime jouer ensemble parce qu’on est amis », me dira Eliott, chaudement appuyé par Thomas qui ajoute : « On a des idées différentes, on se complète ».
Ce qui me rappellera les quatre copains du « Quatuor Modigliani » fondant leur ensemble du jour au lendemain au sortir du Conservatoire, quatuor devenu rapidement un des plus acclamés en France et dans le monde. Ils m’ont toujours répété, au cours des années « C’est l’amitié qui nous lie. » Jusqu’au jour où le premier violon s’en est allé…

Bien entendu, comme pour la plupart des musiciens, Thomas et Eliott sont « tombés dedans » lorsqu’ils étaient petits. Chez Thomas, à Toulon, on écoutait tout le temps de la musique, sa mère était pianiste amateur, et sa sœur aînée Camille étudiait le violon au Conservatoire, où le petit Thomas fut admis à trois ans (!) en classe d’éveil. À cause de sa sœur, le violon le démangeait, il intégra donc le Conservatoire pour de bon à cinq ans, et découvrit rapidement qu’il aimait bien les auditions et la scène. Tout cela dit tranquillement, avec le sourire, très gentiment. Et c’est à seize ans qu’il quitte Toulon et passe le concours du Conservatoire à Paris, tout en devenant interne dans la résidence du CNSMD porte de Pantin, en obtenant une bourse ainsi qu’une aide du Rotary Club de Toulon. À ce propos, dans le contexte actuel de protestation des étudiants, il m’a confié, toujours avec le sourire, attendre avec une certaine impatience sa bourse qui se fait désirer cette année.

Les choses ont été un peu plus simples pour Eliott qui est né parisien, et avait un oncle pianiste. Mais les deux compères se retrouvent pratiquement dans la même situation. Ils doivent finir leur licence au Conservatoire, passer concours sur concours, suivre autant de master classes possibles, apprendre des Anciens, passer de professeur en professeur, faire rencontre sur rencontre. Puis viendra le master, et sans doute l’envie de partir à l’étranger, comme pour Thomas qui rêve de l’Académie Barenboïm de Berlin. Ont-ils des rêves de gloire ? Du haut de leurs dix-huit ans, ils jurent vouloir avant tout « servir les compositeurs ».

Les fonds récoltés lors du salon musical de Françoise serviront à financer la construction de citernes pour offrir l’accès à une eau saine aux enfants de l’Ile de la Tortue en Haïti.

Lise Bloch-Morhange

Association Coline en Ré

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