Cinéma planétaire pour vieux gangsters

L’expérience valait d’être tentée. Le dernier film de Martin Scorcese n’est pas sorti en salles mais sur Netflix. L’entreprise américaine a misé 160 millions de dollars sur « The Irishman », susceptible d’être visionné par quelque 150 millions d’abonnés au réseau mondial. « Meet the Future », comme disait ironiquement Paul Newman dans « Butch Cassidy et le kid » à propos du vélo et de ses promesses. Nous sommes bien loin ce faisant de la petite salle de cinoche du coin de la rue et même des multiplexes. Même le film est hors normes de par sa longueur, pas moins 3 heures et 26 minutes. Mais là où nombre d’auteurs auraient calé sur une telle distance, Scorcese s’en sort avec les honneurs.

Tout juste pourra-t-on être tenté de siffler la fin de la récré. Dans « The Irishman », on retrouve nombre de protagonistes des « Affranchis » du même auteur, mais trois décennies plus tard. Comme l’histoire s’étale sur plusieurs années, on imagine le travail, le labeur et pour tout dire les prouesses qu’auraient dû déployer des maquilleuses, pour faire vieillir ou rajeunir un Robert de Niro qui excelle encore et toujours. Mais là aussi, « meet the future again », le procédé (très perfectible) est en partie numérique.

Qu’il soit en train de faire le coup de main afin de faire disparaître une blanchisserie jusqu’à la démarche claudicante et crépusculaire qu’il emprunte lorsque le vieux gangster qu’il interprète vit ses derniers jours en maison de retraite, De Niro n’a en tout cas pas perdu la main. Joe Pesci ou Al Pacino (qui travaille pour la première fois avec Scorcese) font aussi bien. Chacun connaît sa partition sur le bout des doigts, les spectateurs sont en famille. On aime les bandits, c’est le ciné qui veut ça.

Le scénario du film tarde à apparaître mais il est vrai que sur trois heures et vingt six minutes, le réalisateur pouvait se donner du temps afin de planter le décor. Dès que la jonction est faite avec le propos scénaristique, la vitesse de croisière est atteinte. Un gangster donc (Robert de Niro) est chargé par son protecteur (Joe Pesci) d’accompagner et de protéger le patron du syndicat américain des camionneurs. À ce stade, l’histoire fraye avec une réalité historique où se mêle aussi l’assassinat du président Kennedy. Le tout puissant Jimmy Hoffa (James Riddle Hoffa pour le patronyme exact) a vraiment existé. Et il a même disparu en 1975, broyé, coulé dans le béton ou incinéré. C’est cette dernière hypothèse qui est retenue dans le film. Débouté un temps de la présidence  de l’International Brotherhood of Teamsters pour cause de prison, Jimmy Hoffa cherche en effet à reprendre sa place dès qu’il est libéré. Mais il en fait trop, au point de gêner la mafia. Selon l’histoire proposée par le film, c’est Frank Sheeran (Robert de Niro) qui, après lui avoir maintes fois conseillé de dételer,  se chargera de la sale besogne. Officiellement on n’en sait toujours rien.

« The Irishman » est aussi (voire surtout) un film sur le vieillissement qui n’épargne pas le monde des gangsters, sauf pour ceux qui ont eu l’occasion de se faire descendre au cours de leur carrière. À 77 ans, Martin Scorcese n’est pas lui non plus éloigné de cette question de même que Robert de Niro légèrement plus jeune que lui. Sur sa fin, le personnage de Frank Sheeran a été vieilli à l’extrême. On le voit dans une maison de retraite échanger avec un prêtre et même prier. Il demande à l’homme de Dieu qui s’apprête à quitter sa chambre de laisser la porte entrouverte. On devine que Frank Sheeran n’en a plus pour longtemps et qu’il espère encore à ce stade de sa vie une visite pourtant improbable de sa fille, laquelle ne lui a pas pardonné sa vie de truand violent. Certains aspects de la vie ne peuvent pas toujours se résoudre avec un revolver. Surtout la solitude… On aimerait bien en rire mais la fin est triste. Espérons enfin, dans le même ordre d’idées, que nos désormais antiques salles de cinéma survivront aux mégas réseaux numériques.

PHB

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2 réponses à Cinéma planétaire pour vieux gangsters

  1. philippe person dit :

    Marre des gangsters américains aussi nocifs que leurs politiciens ou leurs capitalistes…
    Je me répète et je le crie dans le vide (même si on peut lire mon article dessus dans le Monde Diplo du mois dernier) : allez voir « A bread factory » 1 et 2 de Patrick Wang… Deux petites dames, qui s’aiment depuis des décennies, animent un centre culturel dans une petite ville américaine mais la municipalité veut du « moderne », du « conceptuel »…
    Bref, pas besoin de truands, de ciment et de sourcils appuyés de De Niro et Cie pour les combattre. Mais il y a aussi des citoyens aux Etats-Unis…
    Enfin, bon. Arrêtons de parler et de voir ses machines cyniques et sanguinaires dont le très surestimé Scorsese est le VRP en chef…
    Coppola, lui, a tout dit de la Mafia avec lyrisme et talent. Il n’y revient plus et ses derniers films non vus sont une tentative touchante d’aller vers autre chose. Et surtout pas continuer la métaphysique à deux balles de mitraillette de ses ex-compagnons de route…

  2. Ping : Netflix se distingue | Les Soirées de Paris

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