Netflix se distingue

On sait que Netflix, multinationale yankee fondée en 1997, reine mondiale du streaming, dispose d’une puissance financière considérable, et que son catalogue de séries et de films est impressionnant. Mais comme on l’accuse de tuer le cinéma puisque les films qu’elle produit ne sortent pas en salles mais uniquement sur les petits écrans du monde entier, elle se préoccupe d’améliorer son image en finançant des films et séries de plus en plus exigeants.
Ainsi a-t-elle produit récemment deux films aussi différents que le dernier opus testamentaire de Martin Scorsese, « The Irishman » (1), trois heures 30 minutes  aussi bien que « Marriage Story », l’histoire d’un divorce vu par Noah Baumbach, intellectuel new-yorkais de cinquante-et-un an dans la lignée d’un Woody Allen. Autant dire deux personnalités et deux films aussi différents que possible.

Est-ce la durée – trois heures 30 minutes – qui aurait contraint Scorsese à se tourner vers Netflix et à renoncer à une distribution en salles ? En fait il semble que ce soit la championne mondiale du streaming qui ait séduit le maître, en mettant sur la table quelque 200 millions de dollars. Histoire de faire la nique aux studios hollywoodiens comme aux « petits » nouveaux concurrents qui se profilent dans le domaine du streaming, tels Amazon et Disney.
Quoi de plus prestigieux que d’ajouter le nom du grand Scorsese à son catalogue, d’autant que l’on peut compter sur lui pour ne jamais sacrifier quoi que ce soit à son ambition artistique. Le film fonctionne sur trois plans, comme seuls savent le faire les cinéastes (ou écrivains) yankees : plan historique (une des plus célèbres affaires criminelles du pays), plan dramatique (histoire d’amitié et de trahison), et plan personnel (obsessions de toute la vie du cinéaste).
Ainsi Scorsese peut-il clore, grâce à Netflix, sa tétralogie shakespearienne dans une œuvre tentaculaire, testamentaire et crépusculaire à bien des égards, sans devoir rogner une seconde des trois heures trente minutes qu’il estime nécessaires pour raconter le déroulement de l’affaire sur près de quarante ans.

Totale liberté créatrice, donc, pour Scorsese dans une production tentaculaire, et à l’opposé du spectre Netflix, on trouve « Marriage Story », le film écrit et réalisé par un intellectuel new-yorkais se situant doublement dans la lignée d’un Woody Allen. Non seulement il s’agit d’une comédie douce-amère sur un couple, mais le fil d’Ariane du film est un des thèmes de Woody les plus constants, l’opposition entre New York et Los Angeles.
Rappelez-vous : dès « Annie Hall », Alvy Singer (Woody Allen), typique intellectuel new yorkais, et Annie Hall (Diane Keaton) s’opposent sur la côte Est et la côte Ouest. Alvy ayant rejoint Annie à L.A. contre son gré finit par s’écrier : « Mais qu’est-ce que tu trouves comme avantage culturel à cette ville, sinon de pouvoir tourner à droite au feu rouge ! ». Une règle de circulation propre à L.A. en effet, et une des plus fameuses répliques de la comédie américaine.

Le dilemme est au cœur même de « Marriage Story ». Remarquons d’abord l’ironie du titre, puisqu’il s’agit en l’occurrence de l’histoire du divorce de deux jeunes artistes. À moins que…
L’histoire est a priori assez banale : Nicole vivait à L.A. de petits rôles comiques à la télévision, lorsqu’elle rencontre à New York un « génie » du théâtre intello new-yorkais, Adam Driver, et « tombe amoureuse » de lui à la seconde. Elle quitte tout pour lui, comme on dit, s’installe chez lui, et se fond dans sa troupe de théâtre. Peu après elle « tombe enceinte », comme on dit, et tous deux adorent Henry, leur fils de 8 ans.
Mais voilà qu’elle reçoit une lucrative (quoique insipide) proposition de tournage à Hollywood, et soudain tout remonte à la surface. Elle reproche à Adam d’avoir tout sacrifié pour lui, sa famille à L.A et sa carrière à Hollywood, et réclame le divorce. Ils se mettent d’accord pour se passer d’avocats, puis elle prend Henry sous le bras direction Los Angeles, et s’installe chez sa mère.
Commencent alors les fréquents aller-retours côte Est-côte Ouest pour Adam, la bataille pour la garde alternée de Henry, et les avocats qui finalement entrent en jeu et enveniment sournoisement la situation.
Bien que truffé de touches originales, le ton est en général moins franchement drôle que chez Woody Allen, plus nuancé d’empathie envers le couple. Scarlett Johansson est formidable de sensibilité et les séquences chez les avocats de grands moments comiques (meilleure actrice dans un second rôle aux Oscars pour Laura Dern en avocate insupportablement californienne). « Nous sommes une famille new-yorkaise ! » ne cesse de proclamer le génie du théâtre newyorkais à ses avocats.
Tout va se jouer autour de cet enjeu.

Outre ces deux films à l’opposé du spectre, Netflix est la reine des séries, et l’un de grands succès est la série « The Crown » aux multiples récompenses, qui raconte l’accession de la reine Elizabeth II au trône d’Angleterre en 1952, puis déroule son règne jusqu’à la fin des années 70, soit 3 saisons de dix épisodes de 60 minutes chacun.
Rassurez-vous : il n’est pas nécessaire d’être un fan des têtes couronnées pour devenir accro à leurs aventures !
En dehors du rôle de Winston Churchill vieillissant s’accrochant à son fauteuil de Prime Minister dévolu (magnifiquement) à l’acteur américain John Lithgow, tout est anglais dans cette série : scénario confié à Peter Morgan, grand spécialiste de personnages historiques dramatisés (voir notamment « The Queen » de Stephen Frears), réalisateurs anglais, tournage en studio anglais, actrices et acteurs plus merveilleux les uns que les autres puisés dans l’abondant vivier de comédiens British (forcément shakespeariens).

Comment réussir une telle série ? Tout simplement sans mégoter, en traitant chaque épisode comme un film en soi, reposant sur une intrigue complète, et tourné avec toute la somptuosité d’un film à part entière. Les Anglais savent faire, et c’est la force de Netflix de leur avoir donné les clefs du studio en s’effaçant devant leur savoir-faire : intrigue mêlant une rigoureuse exactitude historique aux sentiments personnels complexes des multiples comparses, actrices et acteurs différents incarnant le vieillissement des personnages au fil du temps, tournages dans toute l’Angleterre et jusqu’au bout du monde à l’occasion.
On attend impatiemment les deux autres saisons annoncées.

Lise Bloch-Morhange

Notons les toutes dernières séries suivantes : « Hollywood », « White Lines », « Into the Night »

(1) La chronique du 6 décembre sur « The Irishman »

 

Print Friendly, PDF & Email
N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Cinéma, Télévision. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Netflix se distingue

  1. Yves Brocard dit :

    Bonjour Lise,
    Vous allez finir par me donner envie d’acheter une télévision. La mienne a fini sur le trottoir il y a une quinzaine d’années. Depuis je « regarde » la télé en lisant les synopsis et analyses/critiques (parfois critiquables) sur Télérama. Et en fait, cela me suffit. Par contre aller voir un film à sa sortie (et mieux, en avant-première) sur grand écran, ça je pratique++. Est-ce que les films de Netflix (les séries je freine à cause de leur côté addictif) seront ensuite projetés sur grand écran : cela serait vraiment une grande nouvelle, après celle du retour dans les salles, post-déconfinement.
    Et vive le cinéma !

    • Bonjour Yves,
      Netflix est une chaine dévolue aux petits écrans (TV, ordinateur, etc), il n’est donc pas question de diffuser ses films sur grand écran.
      « The Irishman » est simplement sorti brièvement en salles aux Etats-Unis pour se qualifier pour les Oscars. Mais même au festival de Cannes maintenant on accepte des films Netflix.
      Je vous admire d’avoir jeté votre télévision aux orties, cela dit depuis une bonne quinzaine d’années, les séries sont devenues plus créatives que la plupart des films sortis en salles, et vive leur côté addictif! Des séries anglaises comme « Sherlock » ou « Peaky Blinders » sont des chef d’oeuvre, disponibles en fait dans le catalogue Netflix.
      Une suggestion: vous pourriez vous abonner sur votre ordinateur pour un mois sur Netflix, sans engagement de durée, pour quelque 9 euros, et voir si cela vous plait.
      Ce n’est qu’une suggestion cher lecteur ami!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *