Marcel Gromaire, la voie solitaire

C’est par cette image que ceux qui le connaissent moins le situent mieux. Ces soldats hiératiques, géométriquement alignés, ces militaires qui semblent attendre le prochain coup de feu, sont signés Marcel Gromaire (1892-1971). La guerre, ce natif de Noyelles-sur-Sambre (près du Cateau-Cambrésis) peut en parler. À peine achevé son service militaire, le jeune caporal part sur le front et en 1916, lors de l’attaque du Forest sur le front de la Somme, il est sérieusement blessé. Au point qu’il est déclaré inapte. Sauf pour sa vie d’artiste bien sûr qu’il poursuivra toute sa vie. Et en suivant sa voie en solitaire, ce qui fait qu’aujourd’hui encore, il reste difficile à classer. À moins d’évoquer ce côté granitique, géométrique, que l’on retrouve dans la plupart de ses toiles, y compris dans ses nus. Le Musée Paul Valéry de Sète l’expose encore jusqu’au 23 février avec 130 peintures et dessins, puis ce sera au tour de la Piscine à Roubaix à partir du 14 mars et jusqu’au 31 mai.

Il est bien plaisant de découvrir et redécouvrir Marcel Gromaire au sein de ce lumineux musée Paul Valéry de Sète, en aplomb de la Méditerranée. Ses œuvres y sont à l’aise, alignées avec méthode. C’est un peintre qui a donc défini une trajectoire bien à lui, au milieu de la confusion des styles qui ont caractérisé la première partie du vingtième siècle. L’artiste a su entretenir une cohérence toute personnelle laquelle permet d’identifier facilement son travail au même titre que son contemporain, Fernand Léger. Ses constructions partiellement géométriques, sa science des couleurs, son choix profondément humaniste des sujets, emportent empathie et sympathie. Un certain sens de la distinction par ailleurs, fait que l’on ne le voit guère en négligé mais le plus souvent en costume. Un photographe anonyme le montre ainsi en 1909 à Noyelles-sur-Sambre, sur le motif, devant son chevalet. Il a beau être au milieu d’une campagne que l’on devine hivernale, il est là debout, en complet trois pièces, sa palette à ses pieds, considérant avec sérieux, derrière ses petites lunettes, une œuvre en cours de réalisation.

Une scène de famille, un dimanche en banlieue, le marché de Wazemmes, un auto-portrait de son épouse, sa fameuse approche du pont de Brooklyn à New York, ses « Girls » en revue, sa représentation de l’abolition de l’esclavage, ses commandes pour la faculté de pharmacie jusqu’à ses « Falaises de Dieppe », tout son travail exprime une profonde originalité quant à la restitution de ce qu’il conçoit, imagine ou voit. Gromaire ne reproduit rien. Il transcende tout ce qu’il traite avec cette singulière verticalité que tempère une évidente sensibilité. On peut aussi noter quelques escapades qui anticipent par leur style les futurs maîtres de la bande dessinée ou du graffiti, comme avec sa « Voyageuse du bateau » ou sa tapisserie incroyablement riche intitulée « Les bûcherons de Mormal ».

Dans cet ensemble qui nous est présenté, il y a des peintures où l’on constate un aboutissement évident comme la « Grande voile blanche » (1928) ou encore cette « Étude de nu au manteau » réalisée un an plus tard (ci-contre). Alors que certaines de ses toiles donnent dans la complexité avec un fourmillement de personnages et d’objets, ce nu au contraire, concentre toute la force et la simplicité dont Gromaire est capable. Le visage raffiné de son modèle s’oppose au caractère pesant du corps dévoilé, révélant ainsi une lassitude d’ensemble dont la réussite magistrale s’impose à notre regard.

Dans le catalogue de l’exposition, un texte de Philippe Bouchet évoque à juste titre « un solitaire de la peinture, pudique, secret, méditatif, difficile à approcher », naviguant à l’estime dans le creuset artistique du Montparnasse des grandes années. Il parle aussi de la capacité de l’artiste à « trouver de la poésie dans les sujets qui nous paraissent les moins nobles ». Plus encore, Gromaire est un peintre de l’intensité, au point qu’aucune faiblesse n’est décelable dans l’ensemble de son travail. Le titre de l’exposition s’est restreint à deux mots: élégance et force. Cela tombe sous le sens mais ce n’est pas suffisant, car on ne peut titrer avec une phrase et encore moins avec un paragraphe. À visiter cette exposition hautement recommandable, c’est toute une somme d’épithètes flatteuses qui viennent naturellement à l’esprit afin de compléter le propos. De toile en toile, Gromaire étonne, pique notre curiosité, nous interpelle et finalement nous charme.

PHB

Marcel Gromaire « L’élégance de la Force », musée Paul Valéry (Sète) jusqu’au 23 février
Musée de la Piscine à Roubaix à partir du 14 mars et jusqu’au 31 mai

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4 réponses à Marcel Gromaire, la voie solitaire

  1. Charmé par Gromaire ? Est-ce le mot ?
    Comme on peut l’être alors du brave Fernand Léger, le mal nommé !

  2. vera dupuis dit :

    Merci Philippe pour ce beau portrait de Marcel Gromaire, sa maison à Noyelles sur Sambre porte le nom de Renaud Folie, une maison austère au bout d’un chemin terminus, et en face, séparé par la Sambre, la forèt de Mormal; Stevenson est passé par là en kayak évoquant à son tour les odeurs exhalté de la forêt de Mormal.
    Les allemands disent  » Vorfreude ist die Beste Freude  » aussi me réjouisse d’avance de retrouver cette exposition à Roubaix , merci Philippe

    • Pierre. DERENNE dit :

      Merci pour cette belle citation allemande. On nous bassine tellement avec un autre sujet concernant ce pays…

      • Orloff dit :

        S’il s’agit des camps de concentration, à peine l’outrecuidance d’avoir, bien tardivement, osé documenter l’abomination de l’extermination « industrielle » d’un peuple, aussitôt le sujet a davantage « dérangé » qu’ému » ? Dans la constante apologie de notre si grande complexité. Au cas où je me trompe, cela m’intéresserait de connaitre cet autre sujet avec lequel on nous bassine à propos de l’Allemagne. Je n’ose anticiper que cela pourrait concerner la très respectable Angela Merkel.

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