Felix del Marle, « French Futurist »

Même s’il est un peu réducteur, le titre donné donné par la Carus Gallery  de New-York en 1982 au peintre français Felix Del Marle, « French Futurist », n’était pas mensonger. Le peintre né dans le nord de la France en 1889 est effectivement l’un des rares artistes français à s’être illustré dans le mouvement futuriste dès ses premières manifestations à Paris. Tout juste âgé de 23 ans, le jeune homme, qui avait rompu avec sa famille pour se consacrer exclusivement à son art, adhéra pleinement aux théories prônées par un groupe d’intellectuels italiens menés par le poète Tomasso Marinetti. Ce futurisme vantait la vitesse, la mécanisation, le machinisme, en somme tout ce qui constituait la modernité industrielle.

Felix Del Marle est tellement convaincu par ces théories qu’il va rédiger lui-même et publier, à ses frais, son propre manifeste. Le 10 juillet 1913, les lecteurs de Paris-Journal découvraient avec surprise le «Manifeste futuriste à Montmartre». Le signataire n’y allait pas de main morte : « Hardi les démolisseurs !! Place aux pioches !!! Il faut détruire Montmartre ! » . Le quartier ne sera plus « le cerveau pourri couronné d’une calotte cléricale, pesant sur Paris s’éveillant au génie aveniriste ». Lorsqu’aura disparu ce «monticule eczémateux», place au monde nouveau : « Les mille lampes électriques troueront de leurs faisceaux lumineux les grandes artères pleines de bruits et de mouvements ». Ainsi, « les majestueuses façades aux enseignes multicolores s’éclaireront violemment ». Le texte ne sera pas forcément apprécié par les futuristes de pure souche. Il sera même à l’origine d’une brouille entre l’artiste français et son « ami », le peintre italien Gino Severini. Marinetti, qui joue un peu le rôle que jouera plus tard, pour les surréalistes, André Breton, devra mettre fin au différend.

C’est l’époque où, à Paris, tous ceux qui veulent faire profession d’art ne peuvent pas ne pas rencontrer Apollinaire. Dans son fameux manifeste  « L’Antitradition futuriste » publié en français et en italien à la fin de juillet 1913 (voir photo), le poète attribue une rose à Félix Delmarle (sic), ce qui le rend digne de faire partie de la cohorte des nouveaux créateurs très recommandables, ceux qui ont rompu avec les « académismes », « bongoûtismes » et autres « dilettantismes merdoyants ». Le peintre français se trouve en bonne compagnie puisque parmi ceux qui reçoivent la rose honorifique, on relève les noms de Matisse, Braque, Derain, Kandinsky, Stravinsky, Cendrars, Picabia et Valentine de Saint Point. Cette dernière, arrière-petite-nièce de Lamartine, avait publié dès 1912 son propre « Manifeste de la femme futuriste » dans lequel elle incitait les femmes « trop longtemps dévoyées dans les morales et les préjugés » à retourner « à (leur) sublime instinct, à la violence, à la cruauté ».

La période futuriste de Del Marle lui permit de développer un art qui mettait le mouvement et le rythme en avant. Son œuvre la plus aboutie (malencontreusement disparue à Cologne, où elle devait être exposée, la veille de la déclaration de guerre) était « Le Port », grande toile de 3 m sur 1,90 m, représentant un paquebot (« les paquebots aventureux flairant l’horizon » dira Marinetti) dans le port de New York.
Apollinaire avait remarqué cette œuvre au salon des Indépendants en avril 1914, et avait classé Del Marle parmi les artistes « les plus intéressants », au même titre que Dufy, Lhote, Metzinger, Chagall ou Chirico. On peut aujourd’hui avoir une idée de cette toile futuriste en découvrant une des peintures préparatoires, de format bien plus modeste, exposée au musée de Valenciennes, avec trois autres œuvres postérieures du peintre, toutes d’un grand intérêt (voir photos).

Épris de liberté et de découvertes, Félix Del Marle ne poursuivit pas au-delà de 1915 son aventure futuriste. Son œuvre tout entière, riche, diverse (il mourut en 1952) témoigne d’une quête inlassable et sans tabou vers la modernité. Il fut à l’origine d’une revue d’avant-garde d’un grand renom, malgré sa faible diffusion : « Vouloir », qui parut de 1924 à 1927 et eut comme collaborateurs des artistes comme le néerlandais Piet Mondrian et le tchèque František Kupka.

La diversité de ses recherches, la variété de ses styles (son talent se manifeste autant dans la figuration retrouvée que dans l’abstraction, ou encore la “polychromie architecturale“ dont il se fit le héraut) le rend inclassable, ce qui a peut-être joué en sa défaveur. La plupart des critiques et des amateurs s’accordent en tout cas sur un point :  il est loin d’avoir la place qui lui revient.

Aura-t-il un jour la chance de connaître le sort de Marcel Gromaire, autre peintre nordiste, honoré en ce moment par une belle rétrospective présentée au musée de la Piscine de Roubaix, après l’avoir été à Honfleur et à Sète (voir l’article du 7 février 2020)? Par un hasard qui aurait ravi les surréalistes, les deux peintres, qui n’avaient que trois ans d’écart, étaient nés dans deux villages du Val de Sambre distants d’une dizaine de kilomètres. Il n’est pas sûr qu’ils se soient jamais rencontrés.

Gérard Goutierre

Illustrations: @Gérard Goutierre (les photos des œuvres ont été faites au musée de Valenciennes)
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2 réponses à Felix del Marle, « French Futurist »

  1. Claude Debon dit :

    Merci, cher Gérard, pour cette belle résurrection après covit.

  2. Victor MARTIN-SCHMETS dit :

    Le nom de « Delmarle » apparaît trois autres fois dans l’oeuvre d’Apollinaire (Pr, II, 645, 650, 655). Toujours en un seul mot. Et une fois (655) avec le prénom « Marc »… s’agit-il d’une erreur ou d’une autre personne ? – Cela dit, merci pour votre article.

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