Le Caravage versus Milo Manara

À la fin de l’été 1592, un jeune homme installé à l’arrière d’un chariot tiré par des bœufs, avance (très) lentement vers Rome. On l’appelle Michelangelo Merisi da Caravaggio, il est né à Milan. Son incroyable talent de peintre, sa rapide notoriété font qu’il ne sera bientôt plus connu que sous le nom de Caravage. La nouveauté si l’on peut dire est que son histoire vient d’être mise en case en version intégrale par l’un des maîtres de la bande dessinée, Milo Manara. Lui aussi vient du nord de l’Italie. Il est un dessinateur et un narrateur hors pair. Il est intéressant de noter que l’ouvrage est préfacé par un historien de l’art qui s’incline devant la prouesse de Manara retraçant l’histoire du Caravage. Claudio Strinati estime que le dessinateur livre ici une « fable historique dans laquelle rien n’est vrai, mais où tout est vraisemblable, dans un rêve réaliste qui pourrait tout aussi bien être la pensée du Caravage même ».

C’est un peu agaçant au passage, de constater que l’on se rend souvent dans un musée pour visiter une exposition, en l’occurrence Pierre Soulages et que l’on repart -détour par la librairie du centre Pompidou aidant- avec une tout autre histoire sous le bras, celle du Caravage donc, revisitée par Milo Manara.

La puissante capacité scénaristique du dessinateur italien, fonctionne ici à plein régime. Nous voici immédiatement plongés dans les rues de Rome au milieu des voyous et des catins et dans lequel Le Caravage puise à pleines mains afin d’y trouver les modèles des scènes religieuses qu’on lui commande. Manara dépeint celui qui ne devait pas atteindre ses quarante ans comme un jeune homme ombrageux toujours prêt à la bagarre. Mais surtout comme un metteur en scène extraordinaire faisant d’un nouveau-né un ange, d’une prostituée une madone, d’un boucher un bourreau. Une vraie mise en abyme dans la mesure où avec un parti-pris très libre, il imagine la façon de fonctionner du Caravage disposant sur un périmètre précis ses personnages avant de se lancer dans une exécution forcément magistrale. C’est donc la mise en scène imaginée d’une mise en scène supposée.

L’Église qui trouve dans l’inclusion d’œuvres d’art sur les murs de ses lieux de culte le moyen d’attirer le peuple, demandera néanmoins à l’artiste de couvrir des corps féminins par trop dénudés. On devine la jubilation de Manara à nous montrer les deux versions. Cependant que le comportement assez peu discipliné du Caravage, occasionnant un duel ici, un litige avec les autorités pontificales là, fera qu’il sera condamné et obligé de partir sur les routes de l’exil, de Naples jusqu’à Malte en passant par la Sicile.

Chaque case frise l’exploit graphique, le trait toujours somptueux. Manara met tout son talent au service de cette histoire, y compris pour dessiner moult jeunes femmes à la beauté provocante. C’est un peu son fonds de commerce mais qui s’en plaindrait. On reste pantois devant ses audaces, notamment le cheminement emprunté pour suggérer l’extase religieuse à partir de devinez quoi. Ce que disait Claudio Strinati affirmant en substance devant cet album que tout était faux mais vraisemblable, se vérifie si l’on peut dire, à chaque instant. Un album de Manara est toujours une somme de réjouissances. Il n’a pas son pareil pour transformer une histoire en aventure savoureuse, accrocheuse. Ce qui ne l’empêche pas de coller aux éléments historiques, ainsi que le prouve la quarantaine de tableaux cités. Et de restituer la vie et les aîtres de la péninsule italienne de l’époque dans une réalité crédible, bien qu’empruntant généreusement à l’univers du rêve ce qui est également sa marque de fabrique au moins depuis les tribulations de »Giuseppe Bergman »,  parues à la fin des années soixante-dix dans le périodique « À Suivre ». Son infini talent finira par nous manquer un jour comme ce fut le cas pour Hugo Pratt compatriote avec lequel d’ailleurs il collabora magnifiquement.

PHB

« Le Caravage » édition intégrale chez Glénat. 39 euros

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6 réponses à Le Caravage versus Milo Manara

  1. Yves Brocard dit :

    « Un album de Manara est toujours une somme de réjouissances » écrivez-vous. C’est très vrai, et même de jouissance, dans ses albums coquins : Giuseppe Bergman, Le parfum de l’invisible, et tant d’autres. C’est bien le seul à faire des histoire coquines, bien dessinées, sans être trash ou pleine de violence, même si certaines scènes sont un peu chaudes.
    De ce point de vue, cela colle bien avec le Caravage, qui lui est quand même beaucoup plus violent!
    Et Soulage dans tout cela? L’exposition vaut-elle celle qui a eu lieu il y a quelques années à Pompidou?
    Bien à vous et merci pour vos chroniques

  2. philippe person dit :

    Puisque vous parlez BD, j’ai envie de dire au moins un mot de Claire Brétécher…
    On dit l’époque féministe ou féminolâtre… et la grande Claire n’a pas le droit à un dixième du centième du traitement médiatique d’un basketteur !!!
    Bon, elle ne dessinait comme un prof des Beaux-Arts qu’aurait pu être Manara, mais elle était avec Sempé et Uderzo l’un de nos derniers grands crayons de l’époque Goscinnienne…
    Ô Claire ! Un immense merci ! Pour vos petits gribouillis magnifiques !

    • Je suis bien d’accord avec vous cher Philippe Person, c’était une femme attachante à bien des points de vue, par ailleurs il m’en souvient, admirablement croquée dans Fluide Glacial par l’éminent Gotlib. PHB

  3. Je l’avoue, je ne suis pas très BD, étant trop attachée à la littérature pure et dure, donc à contre courant de mon époque.
    Mais j’ai toujours adoré les Agrippine et autres créatures de Claire, qui résonnaient si bien avec nos préoccupations de femmes de ces années là. Elle fut le porte parole de toute une génération de femmes.
    Claire Brétécher fut unique, alors saluons la très haut et très fort !!!!!

  4. anne chantal dit :

    Monsieur Philippe Bonnet ,à travers son excellent papier sur Caravage, cristallise nos pensées sur les sujets d’actualité, de Claire – Dame BD qui a droit à une couronne, à Soulages, en passant par Manara que je ne connais pas, étant réfractaire à la BD; oui, ça existe encore… Agrippine dans l’Obs est mon unique référence …

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