Inépuisable Fuji

Hokusai matérialisait parfois dans ses dessins un sens précoce de la modernité. Dans cette 95e vue du Mont Fuji dont on voit ici un détail révélateur, il use de la présence du brouillard pour donner du volcan bien avant l’heure, une approche contemporaine. En quelques formes trapézoïdales, tout son génie s’impose. La montagne n’occupe en haut à droite, qu’une petite superficie de l’image initiale. Les deux tiers restants montrent surtout la rencontre entre un bûcheron et un homme d’armes. Lesquels, en cette journée d’automne, s’entraident pour allumer leurs pipes. Hokusai s’était attaché en profondeur à ce volcan au cône emblématique. Les éditions Hazan viennent de rééditer un fabuleux ouvrage qu’elles avaient déjà imprimé en 2008.  Il réunit les trois volumes des « Cent vues du Mont Fuji », tout à la fois exploit d’imprimeur et objet d’émerveillement pour le lecteur qui parcourt ce précieux assemblage de dizaines de feuillets pliés.

Pour ceux qui avaient raté l’exposition du Grand Palais entre 2014 et 2015 (1), c’est l’occasion de plonger derechef dans un grand bain d’esthétisme bienfaisant et de poésie éperdue. Le livre est en outre accompagné d’une postface instructive de Nelly Delay, spécialiste d’art japonais ancien. L’album comporte également une notice d’explication bienvenue pour chacune des images. On apprend par exemple que Hokusai n’existait pas encore lors de la grande éruption du Mont Fuji en 1707, car il était né en 1760. Mais la violence de l’explosion avait été telle qu’elle « avait marqué durablement les esprits ». Celui qui avait incidemment changé de nom plusieurs dizaines de fois durant sa longue vie, avait pour l’occasion, abandonné la relative sérénité caractérisant la plupart de ses œuvres. Sa représentation du chaos volcanique, dans sa 7e vue, fait immanquablement penser à la vision de l’enfer de Jérôme Bosch ou encore, dans un autre registre, au « Guernica » de Picasso. Les humains sont soulevés dans les airs, des corps jonchent le sol et les maisons de bois se brisent en mille morceaux. À ce titre, de par sa dimension tragique, « Hôeizeian Schutsugen » (L’éruption de l’ère Hoei), fait une dissidence remarquable dans le continuum de l’auteur. Notamment lorsque l’on pense à ses grandes vagues blanchies d’écume.

Tout le reste n’est que merveille et virtuosité. Il en va ainsi de « Murasame no Fuji » (Le Fuji sous l’averse). Cette 87e diapositive de l’inlassable Hokusai (auquel on doit en tout quelque 30.000 dessins) nous montre des voyageurs portant de grands chapeaux, dans un paysage « comme effacé par la pluie » écrit Nelly Delay. Et justement au dessus deux, la pluie apparaît à l’aide de nombreux traits verticaux derrières lesquels se profile l’ombre blanche du Mont Fuji. Cette œuvre, là encore, signe la performance du dessinateur mais aussi l’exploit du graveur. Hokusai nous explique-t-on, « était attentif au moindre détail technique et donnait à ses trois éditeurs des instructions très précises pour l’intensité des noirs et des gris ». Ainsi, prévenait-il les artisans, « pour le ton de l’encre demi-foncée, si on tire trop clair, cela ôte de la puissance à la teinte et il faut dire à l’ouvrier tireur que la teinte demi-foncée doit avoir une tendance épaisse, un peu comme de la soupe aux haricots ».

Nelly Delay dit joliment d’Hokusai: « Le Fuji, c’était lui, c’était sa mesure d’éternité, de soleil et d’orage. » Elle nous raconte en outre qu’il était sans vanité, aimant la liberté et la vie. Il avait également cette capacité d’amusement et d’inspiration, notamment lorsqu’il fit circuler sur un rouleau de papier, un coq dont il avait auparavant trempé les pattes dans du minium. Par la suite l’œuvre s’intitula « Feuilles d’automne sur la rivière Kamo ».

Dans le monde dit des « Beaux livres », la forme de cette édition des « Cent vues du Mont Fuji » vole sans conteste,  bien haut. Les feuillets se suivent de droite à gauche. Les cadrages très travaillés dont Hokusai n’hésite pas à s’affranchir en laissant de temps à autre la montagne passer à travers, la finesse générale du trait, la mise en scène de chaque paysage, le placement minutieux  de chaque personnage ou animal, aident à délivrer depuis chaque image qu’il crée, des rêves multiples pour des jours et des nuits.

Hokusai a beau avoir été inhumé dans un temple du quartier d’Asakusa à Edo, il vit désormais « dans le Mont Fuji », selon la fervente et indiscutable conclusion de Nelly Delay.

PHB

 

Hokusai, « Les cents vues du Mont Fuji ». Éditions Hazan
En vente le 18 mars, 29,95 euros

(1) Relire les « Cent vingt visages de Hokusai » par Valérie Maillard dans Les Soirées de Paris

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