La révélation de la demi-ogive

Entre le mois de mars et le mois de juillet 1914, Otto Freundlich travaille au sein de l’atelier de restauration de vitraux de la cathédrale de Chartres. Cette expérience contribuera à l’orienter vers l’abstraction. Il comprend en effet comment, en juxtaposant des formes géométriques de couleurs différentes à partir d’une idée figurative, on peut obtenir un résultat abstrait. Le détail (ci-contre) d’un vitrail qu’il réalise en 1924, représente dans son intégrité, une femme allongée. Cette frise d’un peu plus de 1,60 mètre comporte par ailleurs deux demi-ogives qui s’opposent, l’une rouge, l’autre jaune. De cette forme il en fera une quasi-signature. Que l’on retrouvera dans nombre d’œuvres actuellement exposées jusqu’au 6 septembre au musée de Montmartre.

« La révélation de l’abstraction » vaut bien un court trajet en funiculaire de la base au sommet. Car Otto Freundlich a eu une vie montmartroise. Il est né en 1877, à Stolp, en Prusse (actuelle Pologne). Issu d’une famille juive convertie au protestantisme, il suit des cours d’histoire de l’art avant de partir pour Munich où il va rencontrer Vassily Kandinsky et Paul Klee. Et après deux séjours à Florence où il s’initie notamment à la sculpture, il rejoint Montmartre en 1908. Ce quartier de Paris où l’on allait inventer l’art moderne.

Il y rencontre tous les gens qui allaient très vite compter dans un vaste mouvement d’émancipation. Chaque dimanche il retrouvait au café Azon Pablo Picasso, Max Jacob, Marie Laurencin, Maurice Raynal, André Salmon et bien sûr Apollinaire qui l’avait vite repéré. « Toute la jeunesse du temps, a écrit plus tard Freundlich, respirait l’air d’une véritable révolution artistique ». Avec Braque, Herbin ou Juan Gris, il se pensait appelé « à jouer un rôle de précurseur » lors d’une « véritable aurore de la peinture moderne ». Comme d’autres, Otto Freundlich avait compris qu’il ne fallait pas rater le coche, ou plutôt une locomotive astrale ayant quitté ses rails et crachant sa vapeur sur une époque artistique révolue.

Cette exposition est donc l’opportunité de revisiter une fois de plus une séquence exceptionnelle de histoire de l’art. Celle qui n’en finit plus de faire des héritiers. Cette rétrospective parisienne est d’autant plus digne d’intérêt que Otto Freundlich n’a été exposé en France qu’au musée Tavet-Delacour de Pontoise, la première fois en 1969, la dernière fois en 2009.

En 1911, il vivait dans un atelier de la rue des Abbesses. Si pauvrement qu’il dormait avec un parapluie en raison de l’eau « qui se répandait si généreusement à travers la toiture ». À partir de cette période précise, le musée de Montmartre a pertinemment  mis deux œuvres côte à côte, en début du parcours scénographique. D’abord un groupe d’humains (détail ci-contre) transposé sur du papier avec un crayon noir. Otto Freundlich est là encore dans la représentation mais l’haleine de la modernité a déjà transcendé le résultat.

Et puis à proximité, le visiteur découvre « Composition », une  huile exécutée la même année et dans laquelle on retrouve les mêmes mouvements, la même dynamique. Mais elle a surtout glissé vers l’abstraction, emportant avec elles les codes de la reconnaissance. Cette mise en miroir est donc tout sauf gratuite car elle nous permet de comprendre comment Otto Freundlich a découvert un passage vers un domaine qu’il ne quittera plus. Et dans lequel il est permis de retrouver des correspondances avec des grands noms comme Klee ou Delaunay. Dans le préambule du catalogue (1), Saskia Ooms nous explique que cette huile sur toile a été présentée à Amsterdam en 1912 dans le cadre d’une exposition organisée par le peintre et mécène hollandais, Conrad Kickert (1882-1965).

Comme Mondrian, Otto Freundlich avait tendance à intellectualiser sa démarche créative. Il en allait ainsi quand il expliquait à son ami Amadeo de Souza-Cardoso, au sortir de son expérience à Chartres: « La tendance de la décomposition est la tendance de la vie-même et sa beauté (…). La décomposition est plus mystérieuse que la composition ». Chacun peut y entendre ce qu’il veut, c’est l’avantage de ce genre de formule.

Celui dont le nom signifie « amical »en français, n’avait malheureusement pas eu l’heur de plaire aux animateurs du nazisme puisque en 1937, il sera intégré à l’exposition de l’art dégénéré, ou encore « Entartete Kunst » dans la langue de Goethe. Ses œuvres alors abritées dans différents musées allemands seront confisquées et détruites. En fait il expose pour la dernière fois à Paris en 1940 à la galerie Charpentier, grâce à Robert et Sonia Delaunay.

Quant à cette toile (détail ci-contre) de 1940, il l’aurait probablement achevée un jour. S’il n’avait pas été interné par les autorités françaises. Il s’en sort néanmoins dans un premier temps, grâce à une intervention de Picasso qu’une forte notoriété protégeait. On voit aussi parmi les correspondances exposées, une lettre de Otto demandant à son ami Pablo de bien vouloir payer son loyer, tandis qu’il s’était réfugié en 1941 à Saint-Paul-de-Fenouillet dans les Pyrénées. Là où il refait de mémoire ses toiles détruites. Là où, dénoncé par un imbécile en 1943, il finit par rejoindre le camp de Sodibor en Pologne.Il y est exécuté le jour de son arrivée à 65 ans.

Cette belle et importante rétrospective,  intelligemment déployée sur les cimaises de ce musée de Montmartre où il fait bon aller respirer, nous révèle cet humaniste qui ne cachait ni ses idées de gauche ni son penchant libertaire. Il en avait fait une synthèse en 1934, une huile sur toile avec du noir pour l’anarchie et du rouge pour le communisme. Le plan comme presque toujours, avait été élaboré au crayon. Ces esquisses minutieuses ne sont pas le moindre attrait de cette exposition essentielle.

PHB

(1) Les éditions Hazan ont fait un joli catalogue bilingue sur « La révélation de l’abstraction » qui vaut au moins pour le remarquable texte de Saskia Ooms et pour tout ce qu’il convient de connaître sur l’homme qu’était Otto Freundlich. (19,95 euros)

Otto Freundlich « La révélation de l’abstraction » Musée de Montmartre, jusqu’au 6 septembre 2020

 

 

 

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6 réponses à La révélation de la demi-ogive

  1. Jean-Baptiste Ducournau dit :

    Merci pour cet article fort instructif ! Une question me taraude cependant, « dénoncé par un imbécile » ne serait-il pas un pléonasme ?

  2. anne chantal dit :

    Vous écrivez si bien !
    le « groupe » dont le détail reproduit ci-dessus, ne vous fait il pas penser aux demoiselles d’Avignon ? Freundlich, lorsqu’ il l’a dessiné, était au bateau lavoir avec Picasso ….

    Quant au musée de Montmartre, remarquablement rénové, il n’a rien perdu de son charme, ni de son attrait …mais peut-être est -il devenu un lieu un peu trop bien ordonné, loin de l’esprit « bohème montmartroise » d’antan …

  3. Yves Brocard dit :

    Merci pour cette invitation à aller voir cette exposition. Un peu connaisseur de Picasso, j’ignorais sa relation avec Freundlich. Le Dictionnaire Picasso de Pierre Daix fait un article relativement long sur lui, qui montre que sa relation avec Picasso a duré au moins jusqu’en 1935, époque à laquelle ce dernier a souscrit, avec Derain, pour acheter une de ses gouaches, offerte au musée du Luxembourg. Ce n’est pas rien.
    Vous citez dans votre article des paroles d’Otto Freundlich, savez-vous de quel livre (mémoires, autobiographie ?) elles sont tirées ?
    Daix conclut son article par « Picasso considérait que Freundlich cherchait des voies nouvelles et difficiles avec sincérité. » Bel et émouvant hommage.

  4. L-N. de Troop Haas dit :

    Bonjour à tous.
    Merci de nommer Conrad Kickert, ce peintre et mécène qui a su donner sa fortune pour promouvoir l’oeuvre des autres, en France et à l’étranger ! Quel cas rarissime … sinon unique ? Il a su faire connaître bien des noms d’artistes, renommés ensuite, grâce à ses soins ! (cf. l’excellente biographie de Conrad Kickert, le peintre de Montparnasse, écrite par Lucien Gard).
    Ses propres oeuvres commencent à circuler enfin. Elles ornent aussi les cimaises de nombre de musées dans le monde ET en France. Il reste à être mieux connu. Merci !
    Bonne santé à vous tous qui lisez ces lignes. L.N. de T.

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