Bricoles de plaisance

Il a suffi -une fois de plus- d’un livre abandonné sur la chaussée pour aborder la question du bricolage. C’est de saison puisque tout un chacun se fabrique des masques improvisés en détournant au choix un simple mouchoir en papier, un intercalaire en plastique ou encore en découpant des rectangles dans l’épaisseur d’une couche-culotte.
C’est une des fonctions essentielles du bricolage que de détourner le sens d’un objet pour lui trouver une autre fonction en l’associant à d’autres artefacts. Autrefois on appelait cela le système D. Lequel est à l’origine du mot débrouille et fait d’ailleurs le titre du livre ramassé.

Des gens tout à fait inattendus ont réfléchi au concept. Tel l’écrivain Colette qui professait (« De ma fenêtre », 1940) qu’un bricoleur est rarement « indemne de poésie ». Dans « Le jeu des possibles », le Prix Nobel François Jacob postulait que l’évolution biologique était fondée sur « un bricolage moléculaire ». Ce faisant il s’écartait du sens péjoratif du mot qui fait dire à certains que tout ce qui relève du bricolage est forcément précaire.

Lorsque l’on feuillette ce livre désuet publié par la Société Parisienne d’Édition en 1973, on ne peut que constater, même s’il est également destiné aux débutants, que le passage à l’acte n’est pas forcément à la portée du premier venu. Il y est expliqué par exemple comment fabriquer une scie sauteuse avec un rasoir électrique de type « à peigne et entraînement alternatif par trois tétons sortant du corps ». L’affaire nécessite de prime abord la fixation du rasoir à un bloc fixé sur une semelle. À bien regarder le plan obligeamment fourni, on comprend mieux ce que Colette a voulu dire. Avec un peu d’imagination, il évoque un arrimage d’un module spatial avec un autre. Mais l’on se prend effectivement à rêvasser.

Pour s’y lancer c’est une autre paire de manches. Car le besoin de réaliser une scie sauteuse à la maison, juste par esprit sportif, requiert des dispositions que tout le monde n’a pas. C’est une chose que de refixer une branche de lunette à sa monture, c’en est une autre que de travailler sur un établi manches retroussées. Néanmoins si le confinement général devait se prolonger, il pourrait nous pousser des envies inédites. Comme celle de construire un palan, d’y adjoindre une poulie avec un moteur électrique de récupération puis de descendre le chien par la fenêtre. Avant de le remonter par la même voie une fois qu’il aurait accompli ses besoins. Rappelons que l’animal seul n’a pas en ce moment, à produire de sauf-conduit gouvernemental pour justifier ses sorties. Nous en sommes hélas arrivés là.

Nous connaissons tous des bricoleurs et nous savons bien que celui qui commence tombe rapidement dans la toxicomanie. D’ailleurs c’est encore Colette qui disait à sa fille en train de fumer, « prends garde au despotisme de l’habitude ». Cependant que le bricolage est une activité sans fin qui peut donner à celui qui la pratique une vision de l’infini, si ce n’est d’éternité. L’envie de poncer, de cintrer, de meuler, de percer, de polir, de mortaiser, de visser, de clouer, d’ajuster, de monter, de démonter, assaille dès le matin le bricoleur afin qu’il définisse le programme de sa journée. Elle s’insinue y compris dans ses rêves nocturnes. On en compte toujours un ou deux par bloc d’immeuble. Qu’il est toujours tentant de solliciter quand l’avarie survient chez soi. Généreux, débonnaire voisin, on sent qu’il se régale de l’aubaine sous forme de problème à résoudre. Mû par ses démons, il n’en est pas moins un altruiste que la providence nous délègue afin de nous soulager de nos tourments domestiques.

Son vocabulaire ne connaît pas exactement le même emploi que le nôtre. Ainsi, nous explique-t-on dans ce petit livre réservé aux grands maniaques, le processus de montage d’un « petit tour à bois ». Il nécessite l’adjonction d’une « poupée mobile comportant une traverse » prise dans une cornière et équipée par ailleurs d’une « aile horizontale ». Bien sûr.
Ce n’est d’ailleurs pas plus simple en regardant le schéma fait à la main. Lequel n’est pas sans rappeler les portraits mécanomorphes de  Francis Picabia, tel celui de l’artiste Marie Laurencin en ventilateur ou encore Apollinaire« l’irritable poète », dans un genre autocuiseur.  Picabia cependant n’œuvrait qu’au bénéfice de l’art.

Le mot bricolage trouve son origine dans le latin médiéval relativement aux catapultes. Colette, toujours elle, s’étonnait que l’on ait pu dévoyer ce terme pour nommer une activité visant à « pallier l’infortune de la paix, à faire de presque rien quelque chose ». Ainsi va de siècle en siècle, la plaisance et le destin des mots.

PHB

Les illustrations stylisées sont issues de  « Système D, la revue des bricoleurs », sté Parisienne d’éditions (1973)
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1 réponse à Bricoles de plaisance

  1. philippe person dit :

    Attention, Philippe…
    Ce n’est pas prudent de ramasser les livres abandonnés en ce moment !
    Manu et Casta vont vous gronder !

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