De la double utilité de la presse quotidienne

Heureusement que l’on ne croise pas de lamas dans le métro. Contrairement au pangolin (encore que cela reste à vérifier), ce camélidé d’Amérique du Sud crache en effet jusqu’à trois mètres. Or, si l’on veut bien imaginer un lama d’une part agacé par un sujet quelconque et d’autre part ayant longuement ruminé des herbes farcies au covid 19, on anticipe avec effroi les conséquences infectieuses d’une telle rencontre, si d’aventure il s’en laissait accroire sur les charmes et mystères de la station Mouton-Duvernet. Pure science fiction naturellement. D’ailleurs pas besoin de lama, un éternuement d’humain pulvérise le contenu nasal jusqu’à six mètres. D’où l’utilité des masques, mais surtout de la presse quotidienne. Un journal convenablement déployé pour être lu, constitue en effet une protection appréciable.

Par ailleurs et dans la délétère atmosphère qui nous accable, un journal informe et ça, ce n’est pas rien. Si l’on se souvient en effet de la formule de Machiavel, « gouverner c’est faire croire », mieux vaut puiser (et croiser) ses informations aux meilleures sources. Les journaux ne sont pas parfaits mais au moins, délivrer une actualité crédible est leur métier. Il ne viendrait à l’idée de personne d’aller se faire soigner une blessure chez un charcutier ou de faire tailler les ongles par un ouvrier-soudeur. De la même façon, il vaut mieux pour se tenir au courant, aller voir un professionnel sachant trier le grain de l’ivraie, les vessies et les lanternes. C’est ainsi que l’on peut se forger une opinion. Dans le domaine politique et social, la simple lecture du Figaro ouvre un seul champ de vision. Si l’on croise cet unique faisceau avec celui de L’Humanité, l’éclairage devient différent comme en croisant deux couleurs. Sur le plan culturel cela fonctionne aussi bien et même mieux car l’orientation politique joue un rôle moindre. Ce qui fait que l’on peut trouver sur une pièce de théâtre, un livre ou un film,  des divergences ou convergences intéressantes sans que les penchants idéologiques de tel ou tel journal  n’interfèrent particulièrement dans l’exercice critique.

Le retour dans les transports en commun est donc devenu une réalité depuis cette semaine, mais pas n’importe comment. Il faut porter le masque, marquer ses distances, ne pas s’asseoir sur n’importe quel siège et de surcroît présenter aux heures de pointe une attestation d’employeur comme quoi la présence au boulot est indispensable. Le non respect de ces critères peut conduire à une verbalisation. Sans compter qu’à la station Châtelet, la plus fréquentée de Paris, 6 caméras de surveillance intelligentes ont été installées afin que les autorités puissent se faire une idée du nombre des réfractaires aux masques. Il ne s’agit certes pas de reconnaissance faciale, précisait le porte-parole de la RATP le 11 mai dans le Monde Informatique, mais cette possibilité semble désormais à portée d’éternuement. Nous, fautifs forfaitaires, finirons par succomber sous ces amabilités à caution sanitaire.

C’est pourquoi se retrancher derrière un journal largement déplié, y compris en marchant, permettra d’éviter d’être l’objet d’une curiosité malsaine tout en évitant des postillons potentiellement empoisonnés. Un livre c’est trop petit. Un téléphone n’en parlons pas. C’est une excellente raison de revenir aux fondamentaux de la presse-papier. Tant qu’elle existera il y aura toujours de bonnes raisons de se croire dans un monde libre. Bloquer des rotatives n’est pas aussi simple que de fermer une page sur Internet. Pourvu qu’elles continuent de tourner. C’est ce que nous pouvons espérer pour les futures générations.

En attendant, la saison des prunes à 135 euros le kilo, bat son plein. Notamment sur les lieux et plages qui restent interdits (sauf dérogation préfectorale) et parfois survolés par des drones de surveillance. Ce détail d’une toile (1) de Eugène Boudin (1824-1898) montrant un homme distingué sur le sable en train de lire le journal, par son côté provocateur à l’aune des « événements », a de quoi laisser songeur. Voilà un lecteur posé, à la fois sérieux et détaché, venant aux nouvelles. Il n’a quitté ni ses chaussures ni son chapeau. Peut-être fait-il des commentaires à voix haute à l’intention de sa voisine. Incidemment elle se protège du soleil et du vent par une ombrelle, une autre idée à creuser. Aujourd’hui, faute de masques et de distance minimale requise, ce couple frôlerait cependant l’infraction. À maints égards hélas, cette subtile ambiance impressionniste, se trouve bien loin derrière nous.

PHB

(1) Visible au MuMA du Havre
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9 réponses à De la double utilité de la presse quotidienne

  1. Esquirou dit :

    Totalement et délicieusement dingue cet édito débridé depuis ke lama cracheur en passant par la télésurveillance intelligente ! J’ ai bcp ri ! C’ est tellement l’humour de mon Philippe ! Bravo…Martine

  2. Autres temps autres moeurs.
    Au temps des impressionistes, ils savaient mourir d’Amour, sourire aux lèvres, en bonne santé.
    Surtout, je ne veux pas dire que c’était mieux avant, c’était différent (très ).

  3. Marie-Hélène Fauveau dit :

    merci 🙂

  4. Jacques Ibanès dit :

    Quant aux lamas, ils ne crachent que sur leurs congénères quand ils sont irrités (et sur le capitaine Haddock, bien entendu).

  5. Catherine Dantan dit :

    superbe !! j’adore ce rendez-vous matinal !
    Vive la presse-papier !!

  6. C. Masson dit :

    Ah, cher Monsieur ! Voilà une double utilité de la presse quotidienne qui pourrait être contestée… doublement, elle aussi.
    Tout d’abord si le virus corona…mamamouchi se répand en postillonnant, le journal déployé n’est qu’un écran d’opérette, voire un paravent illusoire puisque la papier conserve nos empreintes un temps certain et… bien abrité dans le secret des mots et de l’encre, le virus postillonné résisterait quelques 24 heures ! Enfin… c’est ce que prétendent les spécialistes. Donc plus question d’abandonner le journal lu, ou en tout cas plus question de le récupérer pour une seconde lecture… Quant aux informations distillées dans ces papiers quotidiens, Monsieur de Balzac avait une opinion très tranchée et très affirmée dans les portraits détaillés qu’il brossait des comédiens de la vie. Les journalistes n’étaient ses amis, semble-t-il. À leur propos il grondait : « le journalisme sera la folie du monde moderne. Un journal n’est pas fait pour éclairer mais pour flatter. Ainsi, tous les journaux seront dans un temps donné lâches, hypocrites, menteurs, assassins. Ils tueront les idées, les systèmes et les hommes… Ils auront le bénéfice de tous les êtres de raison. Le mal sera fait sans que personne en soi coupable… »
    Bon, sourions quant même, toutes les affirmations n’ont qu’une réalité éphémère… Nous sommes tous savants un peu, beaucoup… pas du tout.

  7. bruno charenton dit :

    on pourrait tout de même faire une remarque sur ces aperçus : qui achète encore les journaux en papier…
    la réalité se passe plutôt sur internet, hélas, les journaux français sur site, sont systématiquement limités à quelques titres et articles (tribune, brèves, et info en direct) mais imposent bien souvent l’abonnement.
    une revue de presse finit par chiffrer si on veut aller d’un bout à l’autre de l’éventail des opinions… C’est mieux que rien et surtout bien mieux que les informations désastreuses des chaînes de télévision (arte excepté). Croiser, c’est toujours en apprendre un peu plus et
    il me semble utile d’ aller comparer nos grands titres aux organes de presse anglo-saxons pour se rendre compte de l’abime qui nous sépare : le New York Times (qui offre un nombre limité d’articles de fond in extenso par semaine), le Guardian qui ouvre toutes ses pages au visiteur, n’ont pas la même posture, et vont plutôt inciter à contribuer financièrement à leur existence généreuse.
    une autre façon de lire les nouvelles, c’est sans doute de ne pas rester les deux pieds dans nos étroits souliers nationaux, à défaut de pouvoir se faire un parapluie du Figaro, ou un pare soleil du Monde.

  8. gilles dit :

    L’ouvrier soudeur dans une onglerie, voilà qui ferait se gondoler un lama vénitien. Merci pour le voyage, Philippe.

  9. BM Flourez dit :

    Mais est-ce encore sans risque ?
    Imaginons qu’à la Une, la nouvelle bien lisible par tous ne soit ni bonne ni mauvaise mais… pas totalement vérifiée ! ou du moins, sans l’aval d’une certification de bonne conduite par des chekeurs patentés… N’y aurait-il pas alors un délit de propagation d’opinion en vue d’une contamination d’esprits dépourvus de barrières ? La conspiration des masques quotidiens contre l’appel à l’haleine saine ?
    Restons prudents.

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