A la découverte d’un discret bijou de famille…

… et plus exactement de « La baie des anges », un film de Jacques Demy sorti au tout début des années soixante, que des circonstances récentes ont conduit à une heureuse exhumation. Ces dernières semaines, Netflix a semble-t-il pensé que son répertoire n’était pas tout à fait à la hauteur des captifs éclairés de la gentry française. La plate-forme américaine est donc allé puiser dans les tiroirs du cinéma français, avec notamment nombre de films de François Truffaut et aussi cette réalisation de Jacques Demy (1931-1990), sorte de discret bijou de famille du cinéma hexagonal.

« La baie des anges » fait partie de ces films dont on se surprend à se dire dès le début que l’on sera amené à le revoir. On mord effectivement à l’hameçon sans réfléchir davantage, avec d’emblée de belles images noir et blanc de Jeanne Moreau, courant à Nice sur la Promenade des Anglais. Cette introduction est, de surcroît, accompagnée d’une musique entêtante de Michel Legrand. Il est bien étonnant de constater au passage comment il est encore possible de se laisser attraper par ce genre de rengaine. D’évidence notre en-moi fleur-bleue ne dormait que d’un œil.

Nous voilà introduits au cœur d’une agence bancaire à Paris où des hommes en cravate compulsent, annotent et vérifient des dossiers comptables à périr d’ennui. De ces endroits où la bonne humeur finit par crever comme une fleur en pot. Nous y faisons la connaissance du héros Jean Fournier (Claude Mann) lequel fait part de son accablement de bureaucrate à l’un de ses collègues. Celui-ci lui propose de le ramener chez lui en DS flambant neuve avec des suspensions soupirant d’aise et qu’il a pu acheter grâce aux gains empochés au casino d’Enghien. Le sieur Caron car c’est son nom, le convainc de l’accompagner un soir dans le seul palais dévolu au fric facile à proximité de Paris. La chance souriant selon l’adage aux débutants et aux audacieux, Fournier rafle en une heure l’équivalent de six mois de salaire. Ce qui le décide à partir en vacances à la découverte des casinos de la Côte d’Azur.

La dynamique du film repose sur ce mécanisme narratif: l’histoire d’un beau jeune homme précocement amer, un brin cynique, réalisant qu’il existe une autre forme d’existence, faite de fantaisie et de danger, bien différente de ce qu’il a pu connaître auparavant. Sur place il fait la connaissance de Jackie, joueuse impénitente. Elle est interprétée par Jeanne Moreau. C’est la notoriété de l’actrice qui, en l’occurrence, a permis à Jacques Demy de produire l’un de ses tout premiers films. Plus tard il sera surtout connu pour avoir réalisé des références comme « Les Parapluies de Cherbourg » (1964), « Les Demoiselles de Rochefort » (1967) ou encore « Peau d’âne » (1970).

« La baie des anges », hormis l’histoire en elle-même, vaut par ses remarquables prises de vues. On compte notamment quelques cadrages exceptionnellement soignés de Jeanne Moreau, lesquels ne contribuent pas qu’un peu à la réussite de l’ensemble. En joueuse maniaque, toujours sur le fil du rasoir comme les vrais joueurs, n’hésitant pas à aguicher le croupier, son interprétation emporte l’adhésion.

La voilà lors d’une pause sur la plage de Nice, à se demander pourquoi elle s’y attarderait davantage, alors que les tapis verts pleurent son absence. « De toute façon cet étalage de chairs molles me soulève le cœur, je préfère regarder les joueurs » déclare-t-elle à Jean Fournier que cette vie à haute tension fascine exponentiellement. D’autant que se superpose, on s’en doute, une réciprocité amoureuse qui va aller croissant. Grâce à sa sobriété bien maîtrisée, le film évite par ailleurs les écueils, poncifs et bêtises variées d’une époque profuse en navets impossibles à revoir. On marche d’autant plus volontiers dans la combine de Jacques Demy.

Cette histoire est attachante dans la mesure où elle valorise la prise de risques en soi, sans pour autant nous assommer avec des incises philosophiques à deux sous le mot. C’est la vie sans casque, sans masque, sans ceinture de sécurité. En flirtant avec le danger les deux protagonistes se reconnaissent et se rapprochent. Quand bien même l’un est plus raisonnable et l’autre davantage casse-cou face aux mirages de la roulette, ils nouent néanmoins sous les auspices du casino, une relation de circonstance. Ils osent, misent, gagnent, perdent, ils valsent au rythme des numéros, des rouges, des noirs, des chiffres pairs, impairs et manques. C’est bien le casino, lieu impie s’il en fût, qui consacre au final leurs noces (d’argent). Sous le costume du croupier se cachait une sorte de curé bien intentionné.

 

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3 réponses à A la découverte d’un discret bijou de famille…

  1. Jacques Ibanès dit :

    Oui, il n’y a rien à jeter chez Jacques Demy! Aussi, je signale la magnifique intégrale de ses films (13 DVD à prix démocratique)…

  2. chemla dit :

    JE ME SOUVIENS DE CE FILM. A LA FIN, LE HEROS QUI A TOUT PERDU, RECUPERE SA VOITURE DEVANT LE CASINO. D’UN COUP, IL EST MOINS DEPRIME.
    C’EST UNE WOLSWAGEN !!!!

  3. jean dit :

    Il fait partie de ces films décalés, siglés « Nouvelle vague » sans lui appartenir vraiment, car l’univers esthétique de Demy (on l’avait vu avant avec Lola, ça se confirmera après) n’est pas du tout celui d’un Truffaut ou d’un Godard…
    Ce qui est amusant c’est qu’Amazon, le grand rival de Netflix, a cru bon ces derniers jours de sortir lui aussi ses raretés intello françaises, avec notamment deux Agnès Varda, Cléo de 5 à 7 et La pointe courte, ce dernier, tourné en 1954, étant précisément souvent considéré comme la borne zéro de la Nouvelle vague.

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