La frayeur du watman

C’était l’époque où la ramification du métro parisien prenait son essor. Ce début de siècle était tellement pressé d’aller et venir autrement qu’à cheval que le sol des trottoirs s’effondrait régulièrement sous la poussée du métro en construction. Les nouveaux modes de transport faisaient le miel des gazettes comme ce 22 mars 1913 où le conducteur d’un tramway qui manœuvrait place de Clichy constata que son système de freinage ne répondait plus. On l’appelait le « watman » parce que l’engin était électrique. Hurlant à qui voulait bien l’entendre qu’il avait perdu le contrôle de son véhicule, il a défoncé un fiacre, une arroseuse municipale, une fleuriste et une voiture de charbonnier. Dévalant la pente à toute allure, empruntant la rue de Rome, le boulevard Haussmann, rien ne pouvait plus freiner sa course jusqu’à ce qu’il s’encastre quelque part dans la rue Tronchet. Cette mésaventure a été repérée dans un livre édité en 1968 par les Éditions de minuit, dont le propos était de recenser l’actualité, essentiellement parisienne, entre 1900 et 1919.

Pourquoi cette période? Parce que, comme l’explique Élisabeth Hausser en préambule, c’était tout simplement une « belle époque » qui commençait et que hormis la guerre, la fécondité de ces décennies valait bien que l’on s’attardât dessus. Avec la volonté appréciable, était-il précisé, de tout vérifier. La récolte est saisissante de richesses et bien qu’il s’agisse d’un déroulé chronologique, ce volume de taille encyclopédique se dévore comme un roman, offrant bien souvent une résonance pertinente avec le 21e siècle.

Par exemple, le dimanche 1er avril 1900, il est fait état de deux femmes de lettres faisant campagne pour se faire élire au comité de la Société des gens de lettres. Ce qui leur valut une réplique extraordinairement violente de l’écrivain et journaliste Octave Mirbeau lequel écrivit dans Le Journal, que la femme « n’est pas un cerveau », qu’elle est uniquement « destinée à perpétuer l’espèce » et pour le moins « inapte » à tout ce qui appartient à l’univers masculin. Selon lui, les rares exceptions ayant percé dans la littérature étaient des « êtres anormaux ».

Dans cet ouvrage, l’anecdotique l’emporte en intérêt sur les événements les plus importants. Ainsi, le 10 avril 1902, on apprend que l’Académie française autorise l’emploi du mot « chic » afin de désigner « une chose élégante, originale et bien tournée ». Jusque-là-, lit-on, l’argot mondain utilisait les mots « urfe, féroce, épatant, sélect, pschutt, v’lan, dernier bateau, époilant et smart ». Toujours indépendante, c’est la langue elle-même et ses locuteurs qui font le tri, aux dépens des conservateurs. Il n’y a que le latin qui, au fond, n’évolue plus, c’est le propre des langues mortes.

On comprend mieux au fil des quelque 800 pages en quoi l’intention de l’auteur valait un tel effort d’édition. Ces 19 années correspondent à un soulèvement massif des arts, de l’industrie moderne, des moyens de communication (le zeppelin, l’avion, l’automobile, le train), autant qu’à un mouvement puissant de l’émancipation des mœurs. Le tout était accompagné d’une liberté d’expression toute fraîche. Quand parut le premier numéro de l’Humanité « journal socialiste quotidien », le 18 avril 1904 (où allaient écrire Anatole France, Jules Renard, Léon Blum mais aussi le fameux Mirbeau), Paris pouvait s’enorgueillir en outre de la première place mondiale pour ce qui est du tirage des journaux, peut-être ex aequo avec les États Unis. Le Petit Parisien faisait la course en tête avec 1,5 million d’exemplaires quotidiens. Comme l’écrit Élisabeth Hausser, « on parle et on écrit librement. Si on s’embête aux fêtes de l’Élysée, si un spectacle ne vaut rien, on le dit ». Il faudra attendre la guerre et la censure y afférant pour que le style allusif compense les interdictions.

Outre les grands événements internationaux, ce qui faisait l’actualité de ces années-là, ce sont pêle-mêle les Parisiens qui nagent dans la Seine et qui à l’occasion se battent en duel (ci-contre), la réception des souverains étrangers, les assassinats, les exécutions, les amendes pour adultère, la météo qui fait que l’on patine au Bois de Boulogne ou que l’on cherche à se désaltérer en raison de phénomènes caniculaires extraordinaires. La chute des cheveux se soigne au radium, la grippe au quinquina. En explorant méthodiquement la presse quotidienne, articles ou publicités, Élisabeth Hausser extrait un remarquable condensé d’une population en marche vers son destin et incidemment vers le nôtre.

Aujourd’hui un tel effort éditorial portant par exemple sur les vingt premières années du 21e siècle, ne pourrait se contenter des médias traditionnels comme source exploratoire. Les réseaux sociaux ont en effet offert à chacun la plume et le micro et même la notoriété. L’on parle moins désormais de lecteurs ou encore d’audience mais de followers, littéralement ceux qui suivent. Et on choisit hélas de tweeter plutôt que d’aller voter. L’opinion, l’opprobre, l’anathème, la censure, ont pris le pas sur l’information. Les journaux survivent comme ils le peuvent, parfois sous respirateur et financés par des gens intentionnés. Au mieux l’exercice de la vérité perd une partie de ses repères au pire le contrôle quasi-total de sa diffusion. Et les watman de l’information ont bien du mal à se faire entendre et à signaler que le mur se rapproche.

PHB

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4 réponses à La frayeur du watman

  1. jean cedro dit :

    C’est aussi la belle époque de la littérature populaire à « feuilletons », comme le formidable Fantômas, qui, entre les crimes, compile fidèlement ce tourbillon d’innovations et de faits divers, et constitue un merveilleux dictionnaire des parlers bourgeois et apache.

  2. Hélène Delprat dit :

    La chute est judicieuse Philippe avec ce curieux petit mot oublié de watman! Merci!

  3. Yves Brocard dit :

    Bonjour,
    En lisant votre article sur ce livre, et avant d’être allé jusqu’au bout, j’ai bondi sur chasse-aux-livres pour en trouver un exemplaire (à un prix raisonnable) avant qu’ils ne soient pris d’assaut par vos lecteurs assidus. Ce n’est pas la première fois que je fais cela suite aux articles des soireesdeparis ! Jusqu’ici je n’ai pas été déçu. Il faut vous dire que l’écris un livre sur la vie de Picasso durant cette période et donc il me sera bien utile. Picasso très proche d’Apollinaire, d’où ma proximité avec pas mal de vos articles.
    Comme vos lecteurs précédents, le nom de watman ne m’était pas étranger. Cela m’a foutu un coup de vieux. J’ai 67 ans (seulement) mais je me souviens avoir vu, enfant, les derniers tramways à Versailles et le watman qui, au bout de la ligne, prenait une perche pour agripper la perche (excusez de cette répétition mais je ne sais s’il y a un autre mot) qui prenait le courant sur la caténaire et l’inverser de sens. J’ai regardé sur google, le dernier tramway de Versailles a roulé en 1957, j’avais 5 ans. Au moins j’ai une bonne mémoire, de mon enfance…
    Si dans cet épais livre, ils donnent des nouvelles de Picasso, alors là c’est bingo.

    • Cher Yves Brocard,

      Picasso est effectivement mentionné à de multiples reprises, notamment une exposition signalée le 25 juin 1901 dans le Figaro. L’homme est décrit comme « alerte, spirituel, gai et plein d’humour ». PHB

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