Rébellions séculaires

Les murs de Paris se garnissent depuis quelques mois de slogans féministes dont l’idée portée déconcerte quelquefois. Celui-là, qui figure sur un mur de la rue du groupe Manouchian dans le vingtième arrondissement, nous explique en termes imagés qu’une femme peut parfaitement se passer d’un homme comme le poisson d’une bicyclette. À quelques encâblures de l’endroit, rue de Belleville, une autre revendication souligne en poussant le bouchon jusqu’aux limites de l’absurde: « nos cunnis valent mieux que leurs profits. » Ainsi vont les murs de la capitale, dans un langage pariétal immémorial qui doit bien remonter jusqu’aux hommes des cavernes. Et qui coïncide avec la sortie d’un livre ambitieux intitulé « Rébellion! » retraçant « l’histoire mondiale de l’art contestataire ».

Pour sa recension, Liz McQuiston n’est pas remontée plus loin que le 16e siècle avec le mouvement de résistance au catholicisme en Allemagne. C’est à l’artiste Lucas Cranach et quelques autres qu’il revient de mettre en images les thèses théologiques de Martin Luther. L’illustration démontrait alors sa force intrinsèque, notamment à l’égard des illettrés. Il y a eu ensuite des gens comme Jacques Callot pour dénoncer au siècle suivant les horreurs de la guerre en Lorraine. Et le genre n’a cessé de se moderniser à partir de la Révolution Française et jusqu’à Francisco Goya, utilisant gravures et aquatintes, afin de montrer du doigt les atrocités perpétrées par les troupes napoléoniennes en Espagne au début du 19e siècle. La force établie de l’image allait également être de la partie en 1831 à la une du journal Charivari afin de se moquer de Louis-Philippe lequel avait incidemment proclamé la liberté de la presse. Les typographes du Charivari ont donc réalisé un portrait du souverain en forme de poire avec un texte critique occupant tout l’espace laissé par les contours du fruit. Un peu plus tard par ailleurs, Guillaume Apollinaire exploitera avec plus de puissance ce système qu’il baptisera calligramme à des fins poétiques. Son poème « Il pleut » figure dans l’album afin de figurer les multiples possibilités de la forme au service des mots.

Les revendications féministes traduites par l’icône caractérisent dès le début du 20e siècle une émancipation qui n’a toujours pas faibli. En témoignent les très nombreuses images de ce livre. Dont une affiche singulièrement pénible à regarder mais dans l’autre camp, puisqu’elle figure l’époque où les autorités anglaises nourrissaient de force les suffragettes en grève de la faim. Elles ne réclamaient que le droit de voter quitte à se mettre en danger. Aujourd’hui que les Français snobent les urnes, on notera que dans ce domaine, la régression est toujours possible. À cette aune on regardera avec intérêt vers la fin du livre, les affiches (à base de parapluies) des habitants de Hong Kong qui se battent pour leurs droits civiques les plus élémentaires.

Le vingtième siècle est d’autant plus intéressant que les moyens techniques étaient d’une part plus importants et que d’autre part, les artistes et designers pouvaient laisser libre cours à leur créativité. De la propagande russe anti-occidentale à ceux qui manifestaient de la sorte leur pacifisme et en passant par les événements de mai 1968, l’affichage officiel ou insoumis a ainsi fleuri sur de nombreuses parois, notamment celles des facultés. L’action contre la ségrégation des noirs a également croisé celle de la revendication féministe, singulièrement à travers ce personnage qu’était Angela Davis. En 1971, c’est dans différentes langues que de belles affiches ont milité en faveur de la libération de cette femme emprisonnée pour s’être battue aux côtés de ses frères de couleur.

L’écologie n’est pas en reste dans cette fresque bien documentée. Du « nucléaire non merci » qui apparaît dans les années 80, au très récent « we act in peace » du mouvement radical « Extinction Rebellion », la réclamation par voie d’affichage semble avoir encore de beaux jours devant elle. D’autant qu’elle est plus compliquée à censurer ou à perturber qu’un réseau social. Comme l’indique Ludivine Bantigny dans sa préface à l’ouvrage, il s’y exprime ce faisant « une beauté subversive », avec des « couleurs intenses » et des mots littéralement « incarnés ». Elle y décèle « le grand vent d’une liberté poétique, artistique et profondément politique ». L’un des attraits de ce livre est d’offrir au lecteur la possibilité d’évaluer sur le long terme les résultats acquis et ceux restant à obtenir. Et de réaliser aussi, qu’en se promenant dans Paris, les murs continuent de porter des revendications et oppositions variées. Y compris celle désignant le genre masculin comme pas plus indispensable qu’un poisson à une bicyclette et inversement. Tout se paie au prix de gros, même ceux qui n’ont rien fait.

PHB

« Rébellion! », éditions du Seuil, 39 euros

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5 réponses à Rébellions séculaires

  1. jean dit :

    La « baseline » (comme on dit aujourd’hui) du poisson et de la bicyclette n’est pas neuve, je me souviens d’avoir lu ce slogan dans les années 70 sur des murs Marseille. Nos esprits de jeunes machos du Sud en avaient été interloqués…

  2. charenton dit :

    en revanche, les slogans de ces affichages pertinents ont un impact qui impressionne, en ce qu’ils rappellent l’indifférence judiciaire et médiatique autour de la violence faite aux femmes et à d’autres (trans), au sujet des innombrables délits allant jusqu’au meurtre ; visuellement constitués de gros caractères sur une page, parfois sur des double-pages de quotidiens, ils ont la force d’un cri, d’une plainte émouvante, et parfois arrachent avec vigueur les couches protectrices du machisme commun et de l’ignorance par l’ironie, la cocasserie…

  3. philippe person dit :

    Il y a mieux que les papiers blancs… Il y a les fausse plaques de rue elles aussi en papier (mais légèrementviolet). Nos amies ne reculant pas devant les gags surréalistes ont proposé beaucoup de rues de martyrs de la cause féministe, toujours américaines, ignorant sans doute toutes les communardes assassinées ou les militantes FLN torturées…
    C’est ainsi que l’on a par ailleurs 17 lycées ou collèges Rosa Parks symboles non pas de libération mais d’américanisation. Tiens, au passage, pas de lycées Angela Davis (il faut dire qu’elle est restée stalinienne).
    Elles ont aussi collé des rue « Adèle Haenel »… Oui ! je ne blague pas. C’est ça le culte de la personnalité… Pierre Perret disait « moi, j’attends Adèle pour la bagatelle ».
    Pas sûr que ça la fasse rire. En tout cas, quelle actrice ! La scène du départ des Césars : ma-gni-fi-que. Faut dire qu’elle était dégoûtée : pas par Polanski, elle qui dit aimer Céline sait séparer les hommes de leurs oeuvres ou alors on aura des rues Leni Riefensthal bientôt, mais par Anaïs Demoustier qui venait de lui faucher le César.

  4. Didier D dit :

    Le logo danois de 1975 « Nucléaire? Non merci ! « est apparu des 1976
    A Cherbourg aux Assises du nucléaire.

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