Philip Roth et « Les faits »

Les Éditions Gallimard ont fait beaucoup de bruit médiatique récemment au sujet de la nouvelle traduction du livre de Philip Roth intitulé «Les Faits, Autobiographie d’un romancier». Nouvelle traduction signée Josée Kamoun, déjà traductrice de certains Roth, qui a jugé pertinent de reconsidérer ces (soi-disant) mémoires à la lumière de toute son œuvre, et alors que l’auteur a disparu le 22 mai 2018 (voir mon article du 25 mai 2018).
Roth a 55 ans quand il publie «Les Faits» aux États-Unis en 1988, et il est déjà considéré depuis pas mal de temps comme un auteur américain majeur, et ce depuis son premier recueil de nouvelles «Good Bye, Columbus», gratifié en 1960 du National Book Award (une première pour un premier livre), le National Book Critics Circle Award  venant couronner « La Contrevie » en 1986.
Entre-temps, il a publié nombre de romans, dont celui auquel il doit sa célébrité mondiale, le fameux «Portnoy et son complexe». Mais voilà, déjà depuis «Columbus» et encore plus après «Portnoy» et autres, il semble bien qu’une bonne partie de la bourgeoisie moyenne juive, rabbins y compris, ait pour ainsi dire pris au mot l’insolent, et qu’un vif malentendu se soit installé.
Tout le monde n’a pas apprécié sa verve, son esprit de dérision, son imagination ravageuse, et certains n’ont pas compris que le «je», en littérature, ne signifie pas forcément que l’auteur parle à la première personne (n’est-ce pas Marcel Proust ?).
Pourtant, l’enfant de la moyenne bourgeoisie juive de Newark a pris l’habitude de faire appel à de nombreux doubles, qu’il s’agisse de Nathan Zuckerman, Peter Tarnopol, ou David Kepesh. Rien n’y fait.

Visiblement, quand ce grand représentant de l’humour juif et de «l’autobiographie romancée» éprouve le besoin d’écrire «Les Faits» non pas comme un roman mais comme «l’autobiographie d’un romancier», il a envie de régler certains comptes. Certes à peu près tous ses livres, jusqu’à cette date, s’inspirent de diverses composantes de sa propre vie, mais il est temps que l’on saisisse la part du vécu et celle de l’imagination. Assez de distanciation créative, remettons les faits à l’honneur.
Mais ces fameux faits seront-ils plus réels que dans ses romans ?
Ce serait compter sans le tempérament enflammé, la nature obsessive et foncièrement créative du romancier prétendant s’en tenir aux faits. Car le voilà revenant à ses obsessions favorites, son enfance juive choyée, son américanité triomphante à l’université, son premier mariage catastrophique, l’accusation d’être un «mauvais juif» par la communauté juive yankee, et enfin la découverte de la liberté créatrice des années 60.

Sur tous ces plans, Philip Roth a le sentiment d’un malentendu entre lui et le public américain. Est-ce parce qu’il a dépeint dans «Good Bye, Columbus» les amours chaotiques d’une jolie fille de la haute bourgeoisie wasp avec un intellectuel juif et autres aspects de la société juive que l’on doit lui coller l’étiquette de «mauvais juif» ? Est-ce parce que «Le complexe de Portnoy» (« Portnoy’complaint »), se moque de cet obsédé sexuel étouffé par sa Yiddish Mama, que l’on doit penser que tous les fils de famille juive sont des obsédés sexuels étouffés par une mère castratrice ?
Un des passages les plus forts et les plus explosifs des «Faits» revient sur une soirée dantesque de 1962, où il avait accepté l’invitation d’une Yeshiva (école juive) newyorkaise de participer à une table ronde. À l’en croire, les autres participants furent balayés d’emblée, et on s’acharna méchamment sur lui, lui demandant notamment «Monsieur Roth, auriez-vous écrit les nouvelles que vous avez écrites si vous viviez dans l’Allemagne nazie ?» et autres amabilités. Le tout finissant dans une sorte d’émeute : «Je me mis à crier «Laissez-moi passer, reculez, je sors d’ici !», parce qu’un auditeur me montrait le poing en glapissant : «Vous avez été nourri de littérature antisémite ! – Ah oui  répondis-je sur le même ton, mais curieux de savoir à quoi il faisait allusion, et laquelle ? – La littérature anglaise ! La littérature anglaise est antisémite !»

Lui qui ne cesse de revenir sur son enfance archi choyée de Jewish Middle Class Boy, lui le «papoose» d’une mère de deuxième génération admirablement adaptée, lui qui ne cesse de célébrer son indestructible père parvenu presque au top d’une grande société d’assurance sise à Manhattan dirigée par des goyim, lui qui ne cesse de se souvenir de la douceur de vivre de ces années 30 et 40 au sein de cette chaleureuse communauté banlieusarde, lui qui va trouver à l’université toutes les raisons de renforcer et d’épanouir son américanité, lui qui nous fait revivre toutes ces années avec tant de saveur.
Certes, mais quelque chose détonne dans ce tableau un peu trop idyllique, l’histoire catastrophique de son premier mariage avec une shiksa blonde aux yeux bleus de type très nordique, qui va l’entraîner dans un enfer conjugal sans fin, déjà raconté dans son roman «Ma vie d’homme»(1970). D’après lui, «La fille de mes rêves», comme il dit ironiquement, est tout simplement folle à lier, mais nous, les lecteurs, nous nous posons un certain nombre de questions qui ne semblent pas l’effleurer.
Nous avons du mal à comprendre comment et pourquoi l’enfant choyé de Newark élevé dans un foyer respirant l’harmonie devenu un étudiant épanoui, se jette dans une relation aussi masochiste, délirante, épuisante au point de lui enlever tout désir d’écrire et même de vivre. Il nous raconte cet enfer dans tous ses détails, sans jamais se demander pourquoi il s’est jeté là-dedans et s’y est complu si longtemps. Tout comme il se présente comme la victime des rabbins à l’esprit étroit, le voilà le jouet de la gent féminine la plus retorse, essayant sans cesse de jouer le rôle du bon Samaritain ! Quel paradoxe !

En fait, ces questions, Philip Roth va bien se les poser dans «Les Faits», mais de façon détournée, suprêmement habile. Car le livre commence par une lettre adressée à son double favori entre tous. «Cher Zuckerman», écrit Roth, pour finir par : «Au-delà des considérations qui rendent la publication problématique pour moi, il y a la question : vaut-il quelque chose ? [….] Sois franc, bien à toi, Roth.»
Et c’est à la fin, dans la lettre de Zuckerman donnant son avis négatif (bien sûr !) sur la publication du manuscrit, que nous allons trouver toutes les questions que nous nous posons débattues en long en large et en travers. Nous avons d’ailleurs déjà entrevu la raison pour laquelle Roth serait bien incapable de s’en tenir aux faits, il l’a révélée en passant, c’est pour rendre ses livres «plus intéressants». Naturellement. Et côté imagination, humour ravageur, fantasmes délirants, obsession de la persécution et de l’argent (ah son ressentiment envers les tribunaux et les pensions alimentaires), on peut lui faire confiance.
Zuckerman pose tout net la question : «Est-ce vraiment «toi» ou l’image de toi que tu veux présenter aux lecteurs, à l’âge de cinquante-cinq ans» ? Bonne question.

Lise Bloch-Morhange

Print Friendly, PDF & Email
N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Livres. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

1 réponse à Philip Roth et « Les faits »

  1. philippe person dit :

    Merci chère Lise,
    pour ce précieux texte que je vais archiver dans mon très gros dossier Roth… Pour quand j’aurais le courage de m’attaquer à cette montagne qui elle ne fondra pas !
    J’avais lu Les Faits à leur première sortie. Est-ce vraiment différent ?

    Ah pour continuer sur des géants américains sur lesquels nous n’aurons, pour une fois, aucun début de début de polémique, j’ai vu la semaine dernière « City Hall », le nouveau méga-documentaire de Frederick Wiseman sur la mairie de Boston. 4 h 30 admirables. Sa croyance dans la possibilité d’une démocratie américaine le rapproche presque du Capra de « Mr Smith au Sénat »… et vous donnera des arguments pro-démocrates…

    et pour poursuivre sur l’Amérique, si vous avez un peu de temps, vous pouvez consulter aussi mon article dans le Monde Diplomatique du mois de septembre 2020 sur Lois Weber, « la » cinéaste américaine du temps du muet, qui, avant 1925, était « le » cinéaste le mieux payée d’Hollywood, considérée comme l’égale de De Mille et de Griffith… et que l’histoire (machiste) du cinéma a injustement (ou volontairement) oublié…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *