L’orange mortifère

image extraite de l'agent orange la dernière bataille. Photo: PHB/LSDPLa forme étrangement ovoïde du visage de cet enfant est une aberration qui n’avait pas lieu d’être. Comme d’autres, cette fillette vietnamienne a été victime des lointains épandages de l’agent orange par l’armée américaine sur le sol vietnamien, au titre d’une guerre finalement perdue. Mais cet herbicide continue de faire des ravages. Parce qu’il fallait en produire vite, et conséquemment faute de raffinement adéquat, il contenait trop de dioxine, une molécule diabolique dont la demi-vie atteindrait deux milliards d’années. Comme l’indiquent des personnages interrogés lors d’une enquête réalisée conjointement par Alan Adelson et Kate Taverna, l’agent orange est sans doute « la substance la plus toxique de toute l’histoire des guerres ». Ce produit maudit fait l’objet d’un documentaire édifiant qui sera diffusé par Arte ce soir, à 22h20.

Terrible documentaire qui braque sa caméra à la fois sur le Vietnam et sur l’Oregon, là où des enfants ne sont pas nés normalement, avec des pancréas bien trop gros, des handicaps multiples au cœur ou tout simplement des crânes vides sans aucune matière à l’intérieur. Ce n’est pas un film pour les âmes délicates ou pour ceux qui auraient conservé une vision par trop angélique du président Kennedy et de ses successeurs. Le pire est donc constitué de ces images prises récemment dans des centre de soins vietnamiens, où une quatrième  génération d’enfants tordus, difformes, interpelle violemment notre conscience.

Tran To Nga, ancienne reporter empoisonnée dans la jungle vietnamienne, a perdu très vite son premier enfant. Dès les premiers jours elle a vu la peau de son nouveau-né se décoller avant d’apprendre que le petit cœur ne tiendrait pas. Ses deux dernières filles ont survécu mais elles souffrent de maladies diverses. En 2014, elle a assigné en justice, depuis la France, vingt-six fabricants américains ( Monsanto, Dow Chemical…) afin que soient établies des responsabilités. Naturalisée française, elle est l’auteur d’un livre, « Ma terre empoisonnée » chez Stock (2016). Depuis, sa plainte déposée auprès du tribunal de grande instance d’Evry, il apparaît que six longues années après, les plaidoiries vont pouvoir débuter le mois prochain. De l’autre côté de l’Atlantique, une activiste américaine, Carol Van Strum, mène le même combat, à armes bien évidemment inégales.

« Agent orange, la dernière bataille » est un film très bien fait. L’articulation de l’histoire avec la destinée de deux femmes est adroitement déployée. Entre zéro et cinquante quatre minutes on finit par acquérir une connaissance suffisante (et déprimante) du sujet. Comment les États-Unis en sont venus de 1962 à 1971, à travers l’opération « Ranch Hand », à produire des millions de litres d’agent toxique afin de détruire les forêts où se cachaient les résistants du Front national de Libération. Comment l’armée américaine a incinéré les excédents de ce défoliant après usage. Comment enfin, ce qui n’avait pas été détruit a été épandu sur les sols américains notamment de l’Oregon. Il nous est expliqué qu’il a fallu attendre 1983 pour que Dow Chemical retire du marché ses produits contenant de la dioxine.

Le documentaire contient un passage pour le moins irréel, soit une publicité d’époque pour l’agent orange, « pas plus dangereux que l’aspirine » selon un intervenant. Le contenant métallique pourrait évoquer une simple boîte de corned beef ou de soupe Campbell. Une voix off au ton satisfait commente la vision d’une plante en train de crever sur pied sous l’effet de l’herbicide. Au départ elle se tient bien droite et la voilà qui progressivement s’amollit, s’étiole, dans une lumière mortifère. Comme certains animaux, l’humain peut être venimeux, mais contrairement aux premiers il a inventé la production industrielle.

Une des premières images du film est celle d’un volatile, peut-être un canard, en train de claboter dans un ruisseau. Il sort la tête de l’eau dans un effort de survie. Ses palmes s’agitent en vain. Son sort funeste n’est pas un mystère. Il est le résultat d’une formule dont la benoîte géométrie en laisse accroire sur les vertus du progrès. Un gros raté de la chimie dont on ne voit toujours pas le bout des conséquences.

 

PHB

« Agent orange, la dernière bataille », documentaire franco-américain, dès le 29 septembre (à 22h20) sur Arte

Les images publiées sont des photos d’écran
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4 réponses à L’orange mortifère

  1. Tristan Felix dit :

    Cher Philippe,

    Merci, je regarderai. L’industrialisation de la mort est en effet une spécificité ou une tare humaine et les philosophes, comme les scientifiques devraient se pencher sur cette question. Adolescente, dans une copie de philo, en hypokhâgne, j’avais écrit qu’il devait manquer à l’homme un gène ou un chromosome. Un grand point d’interrogation avait salué, dans la marge, cette demi-naïveté.
    Pensées sombres et mon amitié.
    Tristan Felix

    • Malvine dit :

      L’industrialisation de la mort, une spécificité humaine à laquelle j’ajouterai la pratique de la mal-nommée bestialité. Le « progrès » humain est de nature purement technique car je ne vois pas en quoi cette capacité, celle qui nous rendrait supérieurs – l’empathie, la compassion – aurait fondamentalement évoluée depuis la nuit des temps. Quelques érudits devraient entreprendre d’en mesurer l’éventuelle progression. Aussi, notre incontestable progrès technique (à forte capacité destructrice) permet aujourd’hui d’observer le monde animal dans son intimité et révèle de surprenantes découvertes, entre autres pour certaines espèces, quelques capacités empathiques. Quelques uns parmi les 7 milliards sont en train de sortir des redoutables labyrinthes de Descartes et compagnie.

  2. philippe person dit :

    Et il y a des gens qui pensent que les Etats-Unis sont le camp du bien, de la démocratie et autres fadaises… Jamais le gouvernement étasunien s’est excusé pour avoir déversé l’agent orange.
    J’ai lu qu’à Racca la gentille coalition a bombardé avec des saloperies radio-actives qui ont atteint bien au-delà des méchants islamistes et leurs petits enfants héréditairement coupables et qu’en Syrie naissaient déjà des enfants malformés…
    Et pourtant, on a fait des guerres au prétexte que les méchants dictateurs avaient gazé leurs populations.
    Criminels, hypocrites et sans mémoire sont les Occidentaux…

    • Malvine dit :

      Que naissent en Syrie des enfants malformés, sans oublier ceux qui périssent ou cheminent sur les routes de l’enfer, pour ce pas céder à des compassions sélectives, serait donc, selon vous, une oeuvre collective ? Des Devoirs de Mémoire, imparfaits et en chantier, les Occidentaux, ici accusés, ont le mérite de s’y atteler. Blâmer les seuls Occidentaux de tous les maux des mondes Arabes et autres, appelle « une étude comparative » – amusons-nous un peu – des agissements de l’espèce humaine peuplant les sept continents, avec l’Antarctique et Plastique…. La traite négrière des Noirs d’Afrique par le monde Arabo-Musulman, restée confidentielle contrairement à la traite occidentale vers l’Amérique, perdure d’une autre manière aujourd’hui encore. Les négriers Arabo-Musulmans sont parmi les précurseurs du commerce de l’humain. Ils ne pourront plus se dédouaner de leurs ancestraux agissements dont ils accusent les seuls Occidentaux, incitant leurs jeunesses à la haine. Non plus ne pourront-ils encore longtemps poursuivre leurs incessantes gouvernances criminelles, privant leurs peuples de la liberté, de la démocratie, certes imparfaite, dont jouissent, justement, ces « criminels » Occidentaux que vous décrivez. Il est irrecevable d’essentialiser tel ou tel groupe d’humains comme vous le faites. La redoutable nature prédatrice de l’espèce humaine peuple la terre entière. Les Occidentaux évoluent de manière plutôt exemplaire. Particulièrement les Européens dont beaucoup d’autres, y compris les Américains, devraient s’inspirer.

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