Amitié subaquatique

La scène force l’attention. Cela fait déjà quelque temps que le plongeur et la pieuvre s’observent. Jusqu’au jour où Craig, au beau milieu de son apnée, lui tend la main. Et l’animal déploie alors l’un de ses tentacules qui vient se lover sur la main de Craig. Le contact est pris et dès lors, plus moyen de lâcher ce documentaire animalier paru en septembre sur Netflix. Soit un cinéaste qui raconte comment il a voulu compenser un surmenage professionnel en explorant les eaux côtières de l’Afrique du sud. Et de quelle façon,  il a malgré des eaux particulièrement fraîches, plongé durant plus d’un an afin de comprendre, rencontre après rencontre, comment vivait cet octopus vulgaris.

C’est le côté un peu inédit de l’affaire. On a déjà vu des plongeurs caresser des mérous ou jouer avec des dauphins. Apprivoiser une pieuvre, ou du moins tenter de tisser des liens c’est moins courant, il fallait y croire et c’est bien ce qui s’est passé. Même si certains aspects comportementaux sont connus, il est tout de même fascinant de constater les étonnantes capacités de camouflage de ce mollusque. Il sait mimer son environnement avec une rapidité stupéfiante, ce qui lui permet au choix, de guetter ses proies ou d’échapper à ses prédateurs naturels que sont les requins-pyjama. Ces derniers, longs d’un mètre et le dos garni de rayures d’où leur appellation, les traquent sans relâche. D’ailleurs il y a cette scène où la pieuvre qui nous intéresse perd l’un de ses tentacules dans les mâchoires d’un requin. Lequel parvient à arracher le mandibule en se contorsionnant jusqu’à obtenir la rupture.

Il y a cette autre scène de poursuite qui démontre l’intelligence réputée du poulpe. Il se recouvre entièrement le corps de coquillages vides lesquels forment un bouclier suffisamment solide pour que le requin-pyjama abandonne. Et afin de parfaire sa victoire tout en éradiquant le danger, le poulpe finit par se jucher sur le requin, lequel consomme alors son humiliation, avec son vainqueur crânement agrippé sur sa peau au moyen d’une partie de ses 2000 ventouses.

Sur plus d’un an, Craig avoue avoir développé une certaine obsession dans l’observation de l’octopus, allant jusqu’à l’accompagner à la chasse, de nuit, avec le chant des baleines à bosse comme fond musical. Et ce documentaire a une chute que l’on peut révéler sans pour autant trahir le visionnage de ce film qui vaut autant pour ses images que pour son intrigue subaquatique. Car un jour pas fait comme un autre une autre pieuvre vient séduire la première, transformant Craig en voyeur d’un long accouplement. Lequel n’est pas sans nous évoquer par extension, la fameuse estampe érotique de Hokusai qui mettait en scène en 1814, sous le titre généralement convenu du « rêve de la femme du pêcheur », une étreinte humaine avec deux pieuvres.

Enfin, juste après une séquence de chaste câlin sur le thorax de l’homme, on apprend, quand même un peu ému sur les bords, que la pieuvre sacrifie sa vie avant d’expulser dans l’eau quelque 500.000 petits. Considérablement affaiblie, dépourvue de ses formidables capacités de défense, elle se fait alors proprement dévorer par un peu tout ce qui passe et notamment par un requin-pyjama qui accomplit enfin sa vengeance. C’est peu de dire que l’on ne se réjouit pas pour lui. Mais c’est la nature et ce que Craig retire de cette expérience, c’est que l’homme n’est pas un visiteur mais fait partie d’un tout dont il convient de préserver l’équilibre.

Le poulpe on l’a dit a des possibilités de camouflage extraordinaires  en épousant les formes et les couleurs de son milieu. Seule l’ouverture de son œil, tel un hublot d’engin spatial, peut le trahir. C’est un travesti dans l’âme sauf qu’il ne singe pas les autres animaux. Dans son « Bestiaire » en revanche, Apollinaire on s’en souviendra, avait pris volontairement les atours du mollusque en écrivant: « Jetant son encre vers les cieux/Suçant le sang de ceux qu’il aime/Et le trouvant délicieux/Ce monstre inhumain, c’est moi-même ! ».

Certes nous n’avons, nous humains, que deux bras et dix doigts. Nous avons même pris l’habitude de le préciser à ceux qui voudraient nous faire faire plusieurs choses à la fois. Mais pour le camouflage rien à faire, le poulpe nous dépasse de loin. Ce serait quand même pratique de prendre l’apparence d’un mur ou d’un réverbère afin d’échapper aux nombreux enquiquineurs qui nous tournent autour avec l’avidité des requins-pyjama.

PHB

« La sagesse de la pieuvre » de Pippa Ehrlich et James Reed. Avec Craig Foster. Depuis le 7 septembre sur Netflix

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1 réponse à Amitié subaquatique

  1. Vous avez raison Philippe, les animaux ont tant à nous apprendre!
    Il faut signer la pétition demandant un référendum sur le bien-être animal:
    https://referendumpourlesanimaux.fr/

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