La vie en douce de Jonas Fink

Chez Casterman, ils ont eu la bonne idée de réunir en un seul volume les tribulations d’un jeune homme à Prague dans les années cinquante et au-delà. L’un des aspects exceptionnels de cette affaire, est que Vittorio Giardino a commencé à écrire et dessiner la vie de Jonas Fink en 1992, et qu’il a mis un point final à son feuilleton paru par étapes en 2018. Cet album de plus de 300 pages captive de bout en bout. Tout y est particulièrement soigné, qu’il s’agisse du trait, des cadrages, de la couleur ou de l’écriture. La lenteur a payé. À nul moment l’on s’y perd, à nul moment comme cela arrive trop souvent par ailleurs, on s’interroge sur l’identité d’un protagoniste. C’est bien mieux que ficelé, la maîtrise est patente de bout en bout. Cela vient donc de sortir et ce récit fait un peu écho à la vie diminuée de sa culture que nous traversons en ce moment.

Vittorio Giardino nous présente un jeune garçon qui vit au sein d’une famille praguoise, juive et bourgeoise. La Tchécoslovaquie a certes été libérée de l’oppression nazie par l’Armée rouge mais elle n’y pas vraiment gagné au change. La ville vit sous surveillance. Être bourgeois et juif suffit pour attirer l’attention de la police qui embastille le père de Jonas pour activité subversive. Il ne sortira pas de sa prison et Jonas, privé de scolarité due à son ascendance, doit apprendre à survivre à côté de sa mère.

Les Praguois non conformes doivent alors s’aménager une vie en douce, notamment pour ce qui relève de la lecture. Ils réinventent la liberté où ils le peuvent comme une culture clandestine de chanvre que l’on planque au grenier. Jonas finit par intégrer le groupe Odradek, soit quelque jeunes qui se réunissent dans un parc pour lire à voix haute des ouvrages interdits. Il y fait la connaissance de Tatjana dont il tombe amoureux. Parallèlement il travaille dans une librairie pour subvenir à ses besoins et aider sa mère.

Page après page, Vittorio Giardino, nous fait vivre toute une époque où chacun se débrouille pour subsister. Il nous fait éprouver le Printemps de Prague où une forme de liberté revient, de janvier à août 1968, sous l’égide du Parti communiste tchécoslovaque, lequel instaure un assouplissement des règles. L’invasion du pays par les troupes du Pacte de Varsovie met brutalement fin à cette bouffée d’oxygène et la chape de plomb durera jusqu’à l’effondrement du mur de Berlin. Un personnage de l’album, pilier de bar, a vu les événements arriver à l’avance dans une feuille de journal officiel qui emballait la carpe qu’il venait d’acheter. Elle disait: « Le printemps dernier nous a de nouveau donné, après la guerre, une grande occasion. Nous avons la possibilité de reprendre en main notre cause commune que dans tous les cas nous appelons socialisme, lui donner le visage qui correspond le mieux à la bonne opinion que nous avions de nous-mêmes. Le printemps vient de se terminer et ne reviendra plus. Le prochain hiver éclaircira tout. » À son interlocuteur qui lui demande les mots suivants, le pilier de bar répond: « C’est celui qui a acheté le brochet avant moi qui les a. Mais il suffit de ces dernières lignes pour tout comprendre. »

On ne peut que s’attacher à Jonas Fink qui n’est certes pas un héros. Il lui faut se faufiler dans ce labyrinthe d’interdits et de restrictions en tout genre. Nous voilà immergés dans un très bon roman où texte et images sont impeccablement accordés et documentés. La politique s’y mêle à l’amour et inversement. Le courage se frictionne avec la tentation de la lâcheté, ce n’est pas simple de choisir. Il y a ce moment où Jonas passe la frontière afin de fuir la « normalisation » en marche. Résister ou fuir il a coché la deuxième option. Longtemps après la chute du mur, Vittorio Giardino ramène Jonas à Prague. Qui constate amèrement que sa ville a cédé à toutes les sirènes du tourisme mondialisé. Ce qui était devenue « sa » librairie au fil des ans a été transformée en boutique de fringues à la mode. Comme dans le film « La vie des autres » il y croise un ancien persécuteur. Mais tant de pages ont déjà été tournées à ce moment-là, au propre comme au figuré, qu’il faut derechef passer aux suivantes.

Vittorio Giardino est né en 1946 à Bologne (Italie) et s’est tourné vers la BD après avoir été ingénieur. Dans une préface il dit avoir « peine à croire » que « cette affaire » a accompagné sa vie durant vingt-six ans. Cette belle histoire se dévore comme un bagel plein d’ingrédients juteux. Elle se révèle absorbante au point de laisser pendant au moins deux bonne heures, nos téléphones nous solliciter en vain. Cela vaut bien cinq étoiles, même rouges.

PHB

« Jonas Fink » éditions Casterman, 30 euros.

 

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1 réponse à La vie en douce de Jonas Fink

  1. alain BOUTRY dit :

    Je n’ai pas (pas encore!)lu cet album mais je connais et apprécie Giardino depuis la parution du premier album des aventures de Max Fridman « Rhapsodie hongroise » sorti en 1982,un récit d’espionnage fort sympathique situé à la fin des années 30,et suivi de plusieurs autres albums consacrés à ce personnage dont le suivant, »la porte d’orient ».

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