Que reste-t-il du Groupe des Six ?

Pour son centième anniversaire (c’est en 1920 qu’un journaliste inspiré les baptisa sous ce titre), le «Groupe des Six» n’a guère suscité de commémoration ou de rétrospective particulière. Voilà qui constitue une raison suffisante pour mettre en avant l’étude que lui a consacrée Pierre Brévignon dans un ouvrage paru chez Actes-Sud il y a quelques mois : «Une histoire des années folles» . Les Russes avaient leur Groupe des Cinq : au XIXe siècle, Balakirev, Rimski-Korsakov, Borodine, Moussorgski et César Cui revendiquaient le retour aux racines nationales, se référant essentiellement aux préceptes de Glinka. «Il ne peut y avoir de musique que nationale», dit en substance Rimski-Korsakov. En France, le «Groupe des Six», qui apparaît à la fin de la première guerre mondiale est loin d’être aussi structuré et homogène. Il faut faire appel à l’agitateur d’idées qu’était déjà Jean Cocteau, pour trouver à ces fortes personnalités une inspiration commune et un semblant d’unité. Ils s’appellent Georges Auric, Louis Durey, Arthur Honegger, Darius Milhaud, Francis Poulenc, Germaine Tailleferre.

Les plus jeunes sont Poulenc et Georges Auric : ils ont tout juste 21 ans en 1920. Tous se connaissent depuis leur sortie du conservatoire (où Germaine Tailleferre, seule femme du groupe, s’était inscrite en cachette, à l’âge de 12 ans, bravant l’interdiction de son père). Ils fréquentent notamment l’atelier de la rue Huyghens, formidable laboratoire des tendances nouvelles (1).

La création retentissante, en 1917, de «Parade» par les Ballets russes, qui associait Erik Satie (musique), Cocteau (livret) Picasso (décor et costumes) et même Apollinaire (présentation de la pièce avec le fameux qualificatif de «sur-réaliste») avait agi comme un déclencheur. Mais, en 1919, les jeunes compositeurs ne sont encore qu’une bande de copains. Il faudra attendre un article d’Henri Collet pour qu’ils se trouvent une identité commune. Critique musical et compositeur passionné par la culture hispanique (on lui doit notamment la « Symphonie de l’Alhambra » et deux « Concertos flamencos »), le Parisien Henri Collet avait été marqué par le manifeste «Le Coq et l’Arlequin» publié par Cocteau à La Sirène en janvier 1919. «Cocteau expose un art poétique appelant à une révolution/rénovation de la musique française pour le retour à la simplicité» indique Pierre Brévignon. Les jeunes musiciens n’ont aucun mal pour se trouver sinon un maître, tout au moins un père spirituel : ce sera Erik Satie. Né en 1866, il a une trentaine d’années de plus que ceux qu’on appelle bientôt les «nouveaux jeunes». Lui-même est qualifié par Cocteau de «jeune entre les jeunes, trouvant enfin sa place après vingt ans de travail modeste».

L’article qu’Henri Collet leur consacre le 20 janvier 1920 dans Comœdia sera déterminant. Le plan Cocteau a fonctionné. Les Russes avaient eu leur groupe ; la France possédait le sien. «Mélange subtil d’audace et de classicisme, de fureur de vivre et de temps arrêté, il donne la couleur sonore du Paris de ces années», peut-on lire dans L’Histoire culturelle de la France de JP Rioux et JF Sirinelli. Le succès médiatique est au rendez-vous. A-t-il été trop rapide ? Le 11 mars 1920, on peut lire dans L’Intransigeant «Tout cela est charmant et fort ingénieusement agencé. Trop ingénieusement, peut-être». N’empêche. Le Tout-Paris de l’après-guerre, friand de nouveautés et de surprises, se presse aux concerts.

Ce n’est pourtant plus dans le bohème Montparnasse mais dans les beaux quartiers qu’en février 1920, l’un des membres les plus marquants du groupe, Darius Milhaud, séduit le public avec son «Bœuf sur le toit», inspiré des traditions folkloriques du Brésil, pays où il avait été secrétaire du diplomate Paul Claudel. Ce ballet-pantomime auquel contribua à nouveau Jean Cocteau, devait son titre à celui d’une samba populaire que le compositeur avait entendue au Carnaval de Rio. La pièce, précédée de l’audition de pages de Poulenc, Auric et Satie, se veut une farce moderne, plus ou moins inspirée par Charlot, mais dont l’esprit, selon Pierre Brévignon, se rapproche davantage de celui des « Mamelles de Tiresias ». Le succès est complet, au point que le patron du bar «Le Gaya», quartier général des jeunes artistes, devenu rapidement le lieu où il faut être, profite d’un déménagement pour re-baptiser son établissement «Le Bœuf sur le toit» avec la bonne fortune (à la fois médiatique et financière) que l’on sait.

Mais si son œuvre commence à conquérir le monde, Milhaud regrette qu’on ne voit en lui qu’un amuseur. Par ailleurs le groupe s’est fissuré. Lorsque Cocteau, en bon manager, propose de monter une œuvre cette fois-ci réellement collective, il ne pourra plus compter sur la présence de Louis Durey, qui a quitté le groupe. Ce ballet, commande des Ballets suédois, sera «Les Mariés de la Tour Eiffel» pour lequel on a retenu le théâtre des Champs-Elysées pour quatre soirées. Mais la première le 18 juin 1921 est un fiasco, d’autant que se sont glissés dans la salle quelques dadaïstes qui contestent le côté faussement révolutionnaire de la pièce dont chaque partie était signée d’un membre du Groupe des Six (moins un). Cet insuccès sera tel qu’après les représentations, les partitions seront longtemps considérées comme perdues… jusqu’en 1966 où on finit par les retrouver dans les archives des Ballets suédois.

Ce dernier spectacle signait la fin de l’aventure. Les personnalités étaient trop différentes et il y avait trop d’artifice dans la volonté de les réunir. «Les œuvres des Six peinent à faire date. Si elles provoquent parfois un scandale, elles ne sont jamais perçues comme décisives dans l’histoire de la musique» note l’auteur de l’ouvrage. C’est Erik Satie lui-même qui proclame la «dissolution» du mouvement. Dans Les Feuilles Libres de septembre 1923, il écrit : «Je dois reconnaître que comme groupe ils n’existent plus…». Le maître d’Arcueil ajoute : «Mais il y a six musiciens – tout simplement ; six musiciens de talent, indépendants ; dont l’existence individuelle est incontestable.»
L’aventure aura duré a peine trois années. Trop peu pour construire une œuvre, suffisamment pour bâtir une légende.

 

Gérard Goutierre

 

«Le Groupe des Six, une histoire des années folles» par Pierre Brévignon
Éditions Actes Sud, 20 euros

(1) Voir les Soirées de Paris du 19 novembre 2014 «Les rendez-vous de la rue Huyghens»

Photos: Gérard Goutierre

 

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8 réponses à Que reste-t-il du Groupe des Six ?

  1. Olivier Rauch dit :

    Merci pour cette évocation.
    Si le Coq et l’Arlequin de Cocteau a été en effet l’ouvrage à partir duquel les musiciens du Groupe des Six ont pu trouver un dénominateur commun, peut-être faut-il évoquer la  « revue » Le Coq (puis le Coq Parisien), publiée entre le printemps et l’automne 1920, qui tente à la fois d’être l’organe du groupe ( ce qui va être un échec puisque Louis Durey va s’éloigner du groupe en raison de la virulence de certains articles) et une feuille anti-dada qui emprunte à Dada ses procédés et ses goûts (la forme même de cette revue dont chaque numéro ressemble à un immense tract, l’usage de l’humour vachard, de l’invective…). On ne peut comprendre cette incroyable effervescence artistique et intellectuelle sans la remettre en perspective avec ce qui se joue dans cet après- guerre : innovation radicale ou retour à l’ordre ?

    La « revue » Le Coq fait partie de ces feuilles inclassables qui pullulent depuis la fin de la guerre mais c’est sans doute la seule qui aille aussi loin dans l’approche totale de l’art en mettant en avant la musique comme art transcendant avec ses adorations (Satie, les musiciens du groupe des Six dont plusieurs deviennent rédacteurs) et les détestations (Ravel notamment : « Ravel a refusé la Légion d’Honneur mais toute sa musique l’accepte » exemple de slogan dont usent et abusent les quelques collaborateurs de la revue au nombre desquels on peut aussi citer Raymond Radiguet).

    En tout cas le « mouvement » du groupe des Six sera presque aussi éphémère que la revue Le Coq et le Coq Parisien et l’itinéraire personnel de chacun des musiciens du groupe montre qu’il ne pouvait y avoir en effet de cohérence durable.

  2. Yves Brocard dit :

    Merci d’attirer notre attention sur cet anniversaire et sur le livre Pierre Brévignon qui semble éclairé et éclairant, comme votre article.
    « Les Mariés de la Tour Eiffel » nous ramène à Irène Lagut, qui en fit les décors, et dont Philippe Bonnet nous gratifia, le 18 mars, d’un photo inédite.
    S’agissant des « plus jeunes… Poulenc et Milhaud : ils ont tout juste 21 ans en 1920 », ne s’agirait-il pas plus d’Auric à la place de Milhaud, qui en a lors 28 ?
    Bonne journée

    • Gérard Goutierre dit :

      Effectivement, merci d’avoir relevé la confusion entre deux membres du groupe
      (rien n’échappe aux lecteurs des Soirées de Paris ! ) : il s’agit de Georges Auric, né en 1899, comme Poulenc. Et c’est corrigé.

  3. Jacques Ibanès dit :

    Dans la mouvance de cette période passionnante, je signale le n° 7 des « Cahiers Jean Cocteau » (Gallimard) intitulé « Avec les musiciens » où il est question du Groupe des Six et également de Stravinsky et Satie.

  4. Yves Brocard dit :

    Je signale l’interview de Pierre Brévignon par Lionel Esparza https://www.francemusique.fr/emissions/relax/le-groupe-des-six-avec-pierre-brevignon-87676 sur son livre, avec des extraits des musiques composées par le Groupe. Réjouissant.

  5. philippe person dit :

    J’avoue que si j’avais été interrogé sur les Six, j’aurais réussi à n’en citer que cinq…
    Ne connais rien de et sur Louis Durey. Viens de découvrir sur Wiképia qu’il avait été un grand résistant communiste…
    Question bête mais bon… Que faut-il écouter de lui ?

    • Pierre BRV dit :

      Bonsoir, & pour commencer merci à Gérard H. Goutierre pour cet article et cette recension de mon livre !
      Pour vous répondre, Durey est un compositeur talentueux et attachant, dont l’engagement politique après avoir quitté le Groupe (pour cause d’incompatibilité d’humeur avec Cocteau & par loyauté envers Ravel, comme je l’explique dans un chapitre) a quelque peu occulté la musique. Et c’est dommage, car elle contient de réelles merveilles.
      Je vous conseille de vous procurer son disque d’oeuvres pour piano chez Calliope (François Petit, Madeleine Chacun) ou le CD plus récent de Pascal & Ami Rogé chez Onyx. Mais surtout, essayez de trouver en médiathèque ou d’occasion (car il est hélas épuisé) le beau double album de l’Ensemble Erwartung paru chez Mandala en 2002. Il contient quelques pages de musique de chambre remarquables, comme les deux Quatuors à cordes ou le superbe cycle de mélodies Images à Crusoé.
      Bonne écoute !

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