Vol brisé

Pour une maire écologiste poitevine, les premières images du film « Le vent se lève », de Hayao Miyazaki, seraient proprement insoutenables. On y voit un petit garçon dormir près de sa petite sœur. Et voilà que ce polisson, peu au fait des enjeux environnementaux, se met à rêver éveillé. Il grimpe sur le toit de la maison familiale et rejoint un avion miniature juché sur un mât. Quelques tours de manivelle plus tard, avec sa casquette à visière et ses lunettes de protection, le voilà filant dans le vent qui « se lève » dans un de ces paysages à haute densité poétique qui font la caractéristique du maître de l’animation japonais. Il croise aussi dans le ciel des engins de guerre car Miyazaki ne fait pas pour autant dans l’angélisme béat. Sorti en 2013, « Le vent se lève » n’est pas le premier film où il laisse libre cours à sa passion de l’avion qu’en japonais l’on nomme hikouki.

La maire de Poitiers ayant déclaré il y a peu que l’aérien ne devait plus « faire partie des rêves d’enfants aujourd’hui », on pourrait logiquement s’attendre à ce qu’une bonne partie des films de Miyazaki (ils sont tous sur Netflix) soient tout bonnement classés X à brève échéance. Pensez-donc. Dans l’inestimable « Porco Rosso » (1992), c’est une très jeune fille qui dessine des plans d’avions destinés à survoler la mer Adriatique. Et sorti quelques années plus tôt, « Le château dans le ciel » fait également la part belle à deux enfants qui filent en aéronef rejoindre « Maputa », une île céleste habitée par un robot solitaire et sensible aux oiseaux.

Mais pour « Le vent se lève », la faute est flagrante. Car Jiro, le petit garçon, ne cesse de vouloir voler. Et comme il est myope, devenu adulte, il construit des appareils. Ce long métrage, comme les deux autres, invite les enfants (et les adultes) à réaliser leurs rêves, à « tenter de vivre », ainsi que le préconise Paul Valéry dans un poème ( » Le cimetière marin ») dont Miyazaki s’est inspiré pour le titre. Le film dénonce au surplus les méfaits de la guerre (dans le monde) ou du fascisme naissant en Italie (dans « Porco Rosso »).

Vouloir réformer un rêve d’enfant, littéralement le clouer au sol, est tout sauf une maladresse mais l’expression d’une pensée qui hélas a tendance à se répéter depuis notamment, la volonté d’autres maires écolos de supprimer le sapin de Noël ou de dénoncer le Tour de France. Et puisque l’on parle de Paul Valéry justement, dans « Regards sur le monde actuel », le poète écrivait: « Le dictateur (de dictare: dicter, ndlr) demeure enfin seul possesseur de la plénitude de l’action. Il absorbe toutes les valeurs dans la sienne, réduit aux siennes toutes les vues. Il fait des autres individus des instruments de sa pensée, qu’il entend qu’on croie la plus juste et la plus perspicace, puisqu’elle s’est montrée la plus audacieuse et la plus heureuse dans le moment du trouble et de l’égarement public ».

Certes, de là à traiter de dictateur l’édile de la capitale poitevine, il y a un immense espace qu’il convient de ne pas raccourcir. L’anathème serait aussi sot que l’ineptie du propos controversé. Jusqu’à preuve du contraire, les écologistes sont républicains et se comportent comme tels. Mais force est de constater qu’ils ont un peu de mal à tolérer toute pensée qu’ils jugent contraire à leurs vues et donc objectivement subversive. Sans disposer de nombreux députés à l’Assemblée nationale où l’écologie anime pourtant les débats, il faut bien qu’ils s’expriment avec les micros dont ils disposent ailleurs, ce qui est parfaitement leur droit. Une opinion politique ne peut pas être muette, pas plus que la religion d’ailleurs. Cependant que supprimer une subvention est une chose et la réorientation des rêves d’enfants, une autre.

C’est en France que le mot « avion » a été inventé, par Clément Ader (1841-1925) et assez vite repris au passage dans la poésie d’Apollinaire. Lequel voyait dans la modernité les ingrédients d’un rêve à sa mesure. C’est peut-être en France également  que, selon les dires récents d’Airbus, sera conçu à l’horizon 2035, le premier avion propre fonctionnant à l’hydrogène. C’est enfin sur les bancs de l’école, voire au bureau durant les réunions, que de doux distraits s’amusent toujours à plier des avions (ou des cocottes) avec du papier. Au Japon l’origami (le papier modifié par pliage) est un art dont il ressort aussi bien des papillons que des oiseaux. Car tout ce qui vole fait irréfragablement rêver, on le sait au moins depuis Icare, comme l’a rappelé à juste titre Jean-Luc Mélenchon, le saint-patron des insoumis. Lequel aurait aussi pu convoquer Pégase, le cheval ailé de la mythologie grecque.

Mais allez savoir pourquoi, la thématique des toilettes sèches au hasard, ne fait bizarrement pas partie des répertoires de l’écriture antique, de la poésie et des objets pliés.

PHB

Illustrations: PHB
Print Friendly, PDF & Email
N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Anecdotique, Cinéma, Poésie. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

9 réponses à Vol brisé

  1. Yves Brocard dit :

    Cher Philippe,
    Une façon astucieuse de faire de la politique, sans nommer l’impétrante. Par soucis d’exactitude, j’ai vérifié la signification de ce dernier mot : « Ce nom substantivé désigne une personne en possession d’un titre, un privilège ou d’une autorité reflétant sa compétence. » Je ne suis pas très sûr que la « compétence » s’applique à « l’édile de la capitale poitevine »…
    J’avoue ne pas avoir compris votre allusion aux « Toilettes sèches ». La maire a-t-elle aussi mis les pieds dans le plat de ce côté-là ?
    Bonne journée.

    • Cher Yves Brocard,

      Les toilettes sèches font juste partie des symboles de l’écologie en marche. Sachant par ailleurs que nous sommes certes tous favorables à un environnement plus favorable à nos existences. PHB

  2. FAUVEL dit :

    Saint-Ex, Roland Garros chanté par Cocteau, les faucheurs de marguerites, Redford survolant la savane africaine dans son coucou jaune… Laissez-nous nos rêves.

  3. Jacques Ibanès dit :

    Pour satisfaire à la fois les amoureux des voyages aériens et les pourfendeurs de l’aviation, je suggère la (re)lecture du « Lotissement du ciel » où Cendrars nous raconte les exploits de St Joseph de Copertino qui avait la faculté de se soustraire à la loi de la pesanteur: « Il poussait un cri et s’envolait… » Il est aussi question dans ce roman du sept couleurs, oiseau des tropiques, d’Arthur Cravan et des ballets russes. Bref de quoi s’élancer gaiement dans l’espace et dans le temps!

  4. Gérard Capelle dit :

    « L’anathème serait aussi sot que l’ineptie du propos controversé.  »
    Je vous rassure votre anathème est bien plus sot que les propos controversés.

  5. jean c dit :

    Texte réjouissant, comme d’habitude cher Philippe Bonnet. Mais le modèle de fusée en papier (fait maison?) n’est pas mal non plus. Le goût, que dis-je la manie furieuse, des avions et fusées en papier a tenu toute sa place dans les jeux d’enfant des années soixante/soixante-dix, je crois.

  6. philippe person dit :

    C’est à bord d’un avion qu’on a largué une bombe atomique sur Hiroshima, qu’on a détruit moult villes et napalmé le Vietnam…

    Dommage que vous cédiez à la campagne de propagande étatique qui vise à discréditer les écologistes et la gauche en général… N’y a-t-il rien à dire contre ceux qui ne font rien pour la planète que du vent (et pas à l’aide de planeurs mais de grosses berthas médiatiques)… Evidemment il faut tout faire pour arriver à Le Pen-Macron au second tour des Présidentielles… La politique du pire… On nous fait peur avec les « khmers verts »… Si on marche, on aura la dame blonde ou le jeune président (avec le renfort de Manuel Vals et autres progressistes comme Dammarnin)… Et là, on n’aura peut-être plus le droit de lire Les Soirées de Paris…

  7. Laurent Vivat dit :

    Oui, je pense, comme le propose l’article, qu’il faut suivre ses rêves, sans contraintes, et affirmer une liberté de plus en plus fragilisée en ce moment.

Les commentaires sont fermés.