Graals proustiens

Aucune proustienne, aucun proustolâtre de France et de Navarre ne peuvent ignorer la publication des «Soixante-quinze feuillets» par Gallimard le premier avril dernier. On connaissait par allusion l’existence de ces mythiques feuillets sur grand format (en fait 76 feuillets) censés constituer la genèse de «La recherche», on croyait savoir que Proust les avait écartés de ses écrits mais conservés toute sa vie, alors pourquoi n’avaient-ils pas rejoint la Bibliothèque nationale avec le reste des manuscrits en 1962 ? On les a découverts après la mort de l’éditeur Bernard de Fallois en 2018 parmi ses archives, enfin légués à la BNF, l’éditeur s’étant contenté d’y faire allusion dans sa préface au «Contre Sainte Beuve», publié à titre posthume en 1954.

Le grand proustien Jean-Yves Tadié a dévoilé le mystère dans la préface actuelle et lors d’un entretien à France Culture le 31 avril dernier : «Avant, on ne les connaissait que très partiellement : deux morceaux exactement. C’est une chose assez singulière. L’héritière de Proust, Suzy Mante-Proust, avait remis en 1949 tout ce qu’elle possédait comme manuscrits, avec la plus grande générosité, à Bernard de Fallois, alors jeune agrégé. Pour qu’il fasse une thèse dont il avait déposé le sujet à la Sorbonne, sur la formation d’À la recherche du temps perdu. Bernard de Fallois, quand je l’ai connu, en 1962, avait à son domicile, tous les cahiers de Proust et tous les inédits qui lui avaient été confiés. Mais il abandonne ensuite l’idée de faire une thèse, il devient directeur du Livre de poche puis de nombreux groupes éditoriaux parisiens et il restitue, en principe, tout ce qu’il avait à madame Mante. C’est donc à son décès qu’on s’aperçoit qu’il n’a pas tout rendu».

Entre alors en jeu l’arrière-petite-nièce de Marcel, descendante de son frère cadet médecin Robert et petite-fille de François Mauriac, Nathalie Mauriac-Dyer, ayant consacré sa vie de chercheuse au CNRS à l’œuvre du «petit Marcel». Elle décide de publier cet ensemble, entreprenant un subtil travail pour assurer sa clarté et sa fluidité, décidant notamment de scinder ces pages par chapitre en leur donnant un titre en référence à des thèmes développés plus tard dans «La Recherche». Comment priver le monde, en effet, de cette sorte de sorte de journal autobiographique, cette confession jetée à la suite sur un papier grand format entre les premiers mois et l’automne 1908, constituant bien une genèse de l’œuvre à venir, chef d’œuvre littéraire universel dont nul ne fera jamais le tour même en le relisant tout au long de sa vie ?
Voici les chapitres : Une soirée à la campagne, Le côté de Villebon et le côté de Méséglise, Séjour au bord de la mer, Jeunes filles, Noms nobles, Venise. Soit 84 pages dans lesquelles proustiens et proustolâtres reconnaîtront les siens, car on y retrouve cette sensibilité exacerbée, ce sens de l’observation phénoménal, cette profondeur psychique, cet humour implacable qui leur sont si familiers, sans oublier des thèmes cruciaux et des scènes fondatrices. Dans le premier chapitre, par exemple, Proust s’étend sur sa grand-mère Adèle, une originale un peu timbrée pas très intégrée au sein de la famille. Puis il évoque l’arrivée d’un invité, Mr de Bretteville, un nobliau du coin préfigurant Charles Swann, mais l’une comme l’autre sont très différents de ce qu’ils deviendront au final. Par contre le chagrin obsessionnel de Marcel à l’idée de se séparer de Maman en montant se coucher, et la scène primitive du soir où elle cède à ce chagrin en acceptant de revenir dans sa chambre l’embrasser, signant leur défaite mutuelle, sont bien déjà là.
Autre découverte essentielle, les prénoms sont autobiographiques, qu’il s’agisse de la grand-mère Adèle (Berncastel-Weil), de la mère Jeanne (Weil-Proust), ou du narrateur Marcel, sans oublier «son petit frère». Quand on pense aux exégèses infinies sur la nature même du narrateur de «La recherche» disant «Je» tout en étant et n’étant pas Marcel, les 75 feuillets ne feront que relancer ce mystère intrinsèque à la création. Car même si Proust dit «Adèle», «Jeanne», «Marcel», qu’est-ce qui appartient vraiment à eux ? Comment se fait la genèse des personnages ? «Un livre est un grand cimetière où sur la plupart des tombes on ne peut plus lire les noms effacés» écrit Proust dans «Le temps retrouvé», et bien des noms effacés sont enfouis dans les 75 feuillets.

Autre graal proustien d’actualité, ce concert légendaire offert par Proust à ses amis dans un salon privé du Ritz le premier juillet 1907, en l’honneur de Gaston Calmette, patron du Figaro, «qui a la gentillesse de prendre [ses] longs articles peu au goût du public». Deux jeunes musiciens français déjà bien connus, le violoniste Théotime Langlois de Swarte (26 ans) et le pianiste Tanguy de Willencourt (31 ans), en ont découvert le programme dans la lettre écrite deux jours plus tard par le mécène à son grandissime ami le compositeur Reynaldo Hahn, absent de l’événement car alors à Londres. Célèbre est la correspondance entre les deux amis, le compositeur passant pour le premier amant d’un jeune Proust de 23 ans, tout ceci demeurant bien mystérieux, tandis que leurs lettres, couvrant près de trente ans, témoignent de leur complicité, de leurs facéties, et de leurs goûts communs, musicaux et autres. Marcel y nomme Reynaldo d’abord «Mon cher petit», puis passera à «Cher binchnibuls», puis «Mon petit Bininuls chersi», adoptant un langage très idiomatique et signant généralement «Buncht».
Dans l’ouvrage «Marcel Proust, Lettres à Reynaldo Hahn» publié en 2012 aux éditions Sillage, on trouve cette lettre dans laquelle Marcel détaille à son Bininuls et le programme et le gotha des invités. Que du beau monde parmi la quinzaine d’invités au dîner, dont Mme de Brantes, Mathieu de Noailles, Mr et Mme de Clermont-Tonnerre («Philiberte était charmante» précise Marcel à Reynaldo), d’Albufera, Jacques Blanche, Emmanuel Bibesco, auxquels se joindront notamment pour le concert «la Polignac, la Chevigné […], le jeune D. (dit par moi le fils de la Sulamite et du garçon boucher», etc.

Dans sa lettre, Marcel précise, avec sa délicatesse habituelle, qu’il avait demandé avant tout à ce que l’on joue du «Bunchtnibuls», mais Fauré remporte la palme avec trois œuvres, ouvrant le concert avec sa Sonate pour violon et piano. Swarte et Willencourt, les interprètes du «Concert Retrouvé», lui ont eux aussi accordé la place d’honneur, leur souhait étant de réhabiliter Gabriel Fauré dont ils trouvent la place sous-estimée dans la grande œuvre proustienne. On a un peu oublié aujourd’hui qu’il fut avec Reynaldo Hahn (célèbre à l’époque) le mentor musical du jeune Marcel, passionnément musicien, et toujours à la recherche, dans tous les domaines, du basculement vers la modernité. «Je n’aime, je n’admire, je n’adore pas seulement votre musique, j’en ai été, j’en suis encore amoureux. Je connais votre œuvre à écrire un volume de 300 pages là-dessus», écrivait-il au maître en 1897, loin de s’en tenir au «Requiem», comme on le fait si souvent aujourd’hui. Ne pas oublier que dans « Sodome et Gomorrhe », le baron de Charlus en personne, «qui ne parlait jamais des grands dons qu’il avait», accompagne, à l’étonnement de tous, la «Sonate pour piano et violon» de Fauré, celle-là même qui figure dans le CD du «Concert retrouvé» des deux jeunes musiciens aux noms si proustiens. En compagnie de Schumann, Chopin, Couperin et Wagner, Reynaldo Hahn ouvrant et fermant le bal, tous joués dans les salons du Ritz ce premier juillet 1907, quelques mois avant que «le petit Marcel» entreprenne la rédaction des 75 feuillets retrouvés.

 

Lise Bloch-Morhange

– «Les soixante-quinze feuillets et autres manuscrits inédits», Gallimard, 2021, 380 pages
– «Proust, le concert retrouvé», Théotime Langlois de Swarte, violon Stradivari «Davidoff», Tanguy de Williencourt, piano Erard, Harmonia Mundi, 2021
Photos 2-3: ©LBM
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4 réponses à Graals proustiens

  1. Yves Brocard dit :

    Je n’ai pas lu « La recherche » et je me suis promis de le faire avant de disparaître, aussi, je retarde l’échéance… J’ai attaqué le monument dernièrement par les mémoires de Céleste. Ma deuxième étape sera de lire ces soixante-quinze feuillets dont j’ai aussitôt saisi un exemplaire bradé. Et puis, comme vous dites de l’œuvre que « nul ne fera jamais le tour même en le relisant tout au long de sa vie » et que j’ai bien l’intention d’en faire le tour, cela devrait m’assurer, sans nul doute, quelques belles années.
    J’ai écouté « Proust, le concert retrouvé » que l’on peut voir sur Télérama https://www.telerama.fr/sortir/un-diner-en-musique-avec-proust-cest-a-la-philharmonie-que-ca-se-passe-6866265.php (mais peut-être faut-il être abonné ?), mis en scène à la Philharmonie, je n’y ai pas adhéré…
    En tout cas, merci Lise pour cet article littéraire et musical revigorant.
    Bonne journée

    • Lise Bloch-Morhange dit :

      « La recherche » n’est pas du tout ce qu’on croit quand on ne la connait pas… On n’en fera jamais le tour car Proust est par nature universel, il s’intéresse à toutes les activités humaines et s’efforce de dégager, à travers ses personnages, des lois universelles de comportement. Donc il parle de chacun de nous. Et puis son intelligence et son sens de l’observation diaboliques en font un des auteurs les plus drôles qui soit…

  2. Laurent Vivat dit :

    Merci beaucoup pour cet article, très érudit, qui fait découvrir des éléments moins connus sur Proust.

  3. gégé dit :

    Pourquoi ce « génie » de l’écriture a-t-il passé les 3/4 de sa vie dans son lit?

    Pourquoi est-il resté si discret sur sa sexualité?
    L’œuvre de l’artiste est-elle dissociable de la personne???

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