Le cavalier du South Dakota

En attendant de voir bientôt en salle le multi oscarisé de cette année «Nomadland», on peut voir en DVD le film précédent de Chloé Zhao. Depuis ses multiples oscars, nous savons tous qu’après avoir grandi à Pékin, elle est venue via Londres étudier le cinéma à New York University (NYU). Ce parcours original d’immigrée explique sûrement le thème et le style de ses films. Si «Nomadland» nous entraîne à travers le pays sur les traces de marginaux, ses deux premiers films se déroulent dans des réserves indiennes du Dakota du Sud, le premier, «Songs my father told me» («Les chansons que mon père m’a apprises») datant de 2015. Le second film, «The rider» (« Le cavalier »), fut tourné sur une réserve Sioux du Dakota du Sud, et nommé meilleur film de la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes en 2017.
La pékinoise de 39 ans a raconté sa fascination pour cette réserve sioux, et sa rencontre avec la famille des Jandreau, mère, père, fils et fille vivant sur cette réserve en tant que «Native Americans», dont la vie tourne autour des chevaux. Ils élèvent des chevaux, dressent des chevaux, et le fiston Brady était une jeune star du circuit des rodéos. Mais comment raconter cette vie plutôt placide, fondée sur les mœurs locales et sur les grands espaces magnifiés autrefois dans les westerns ?

Chloé apprenait à s’occuper des vaches et à monter à cheval avec les Jandreau quand la vie lui a fourni son scénario : Brady a chuté lors d’un rodéo, et le sabot de son bronco lui a heurté le crâne, le menant droit à l’hôpital, où il a subi convulsions et coma. Ce serait donc la trame du film, même si heureusement, dans la vraie vie, le jeune cowboy s’est remis assez vite, contrairement à son personnage.
La première scène du film nous montre un jeune homme émergeant du sommeil en pleine nuit, allant jusqu’à un lavabo, et face à une glace, décollant difficilement avec un couteau les agrafes du pansement qui couvre les points de suture d’une longue entaille, à l’arrière, sur la partie droite de son crâne rasé. Cette scène inaugurale marque par sa force et sa sobriété (on frémit en voyant le couteau soulever les agrafes, le pansement qui se décolle difficilement, l’étendue de la cicatrice) et par tout ce qu’elle suggère : importance de la blessure, hâte du blessé à se débarrasser du pansement sans doute trop vite, refus de sa situation de blessé.

Nous allons découvrir peu à peu la réponse à toutes ces questions, sans hâte, mais d’emblée le cœur même du film est exposé : comment se fait-on une telle blessure, peut-on s’en remettre et dans quel état ? Nous l’apprendrons comme incidemment, le jeune blessé devrait encore se trouver à l’hôpital dont il s’est enfui et on lui a inséré une large plaque de métal dans la tête. On comprend sa fuite et sa passion en le voyant caresser son cheval blanc dans les écuries, et lui parler tendrement : «How are you buddy ?» En famille, il dialogue sans cesse avec sa sœur Lilly, autiste Asperger (toute de poésie), ils sont visiblement très proches, alors qu’avec son père, c’est plus difficile.
On le retrouve dans les champs, entouré de tombes éparses. Il s’agenouille devant une croix et murmure : «I was courageous, Mom !», tout en faisant un signe de croix à sa manière, en embrassant son pouce. Geste qu’on va retrouver tout au long du film, et qui est propre au personnage comme à l’acteur et à sa famille, puisque nous avons affaire à une vraie famille de Christian Americans : dans le film comme dans la vie, il s’agit du père Tim Jandreau , de sa fille autiste Lilly et de son fils Brady, seul leur nom de famille étant changé en Blackburn. Et la mère est bien vivante, et le jeune Brady de 22 ans est marié avec un enfant. Cette façon dont «l’art imite la vie» est importante, car elle permet à Chloé Zhao d’adopter une approche quasi documentaire, cernant au plus près la vie de ces vrais cow-boys Amérindiens. En apparence, du moins, car elle sait instiller mystère et tension par cette manière très progressive dont elle révèle les enjeux de leur vie.

Ainsi, comme par hasard, ce film est le premier de Brady Jandreau-Brackburn, vrai cow-boy de 22 ans mais qui fait ses débuts comme acteur. Il faut tout le talent de la cinéaste pour tirer de ce débutant un portrait aussi dense, traquant dans de multiples gros plans ses traits fins et son drame intérieur. Elle nous fera vivre aussi la grande fraternité des membres de la réserve et du groupe de copains avec lequel Brady partage l’amour de la nuit, des espaces et de la musique. S’il lui appartient de résoudre son dilemme sur sa vie future, ce n’est pas un solitaire à l’ancienne malgré son fréquent mutisme, ce qui en fait un personnage moderne. De même prendra-t-il un petit boulot au supermarché du coin en attendant de savoir où il en est, et les nombreuses scènes où il rend visite à l’hôpital à son grand ami Lane devenu tétraplégique à la suite d’un accident de voiture ponctuent le film.
Ce sera Lane le tétraplégique qui lui dira à la fin du film «N’abandonne pas tes rêves !», alors qu’à l’hôpital, on l’a prévenu : «Plus d’équitation, plus de rodéos».

Mais comment renoncer à chevaucher les grands espaces sous la lumière de la lune et de l’aube et à vivre son rêve ?

Lise Bloch-Morhange

DVD et Blue Ray, « The Rider », Chloé Zhao, 2018.

 

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3 réponses à Le cavalier du South Dakota

  1. Yves Brocard dit :

    Merci Lise pour cette belle présentation de ce film. Arte l’a passé il y a une semaine, malheureusement, et de façon peu compréhensible, à 23h30. Le site arte.fr le propose en VOD pour 3,99€, de quoi se rattraper.
    S’agissant de Nomadland, j’ai hâte d’y retrouver Frances McDormand qui m’avait fortement impressionné dans 3 Billboards, Les panneaux de la vengeance. Elle est égale à elle-même dans la bande annonce de Nomadland.
    Bonne journée

  2. Lise Bloch-Morhange dit :

    Effectivement Yves,
    ‘The rider » est une belle introduction à « Nomadland’ que l »on pourra voir en salle à partir du 9 juin. Car il est toujours passionnant de suivre le parcours d’un ou d’une grand(e) artiste, en l’occurence une grande cinéaste venue tout droit de Pékin.
    Quant à Frances McDormand, actriste absolument unique, rompant avec tous les canons habituels, nous l’avions découverte dans « Fargo » en 1997, film qui avait lancé les frères Coen, et l’avons depuis retrouvée dans nombre de leurs films, puisqu’elle est à la ville Mrs Joel Cohen depuis 1884. Mais comme vous le dites, elle était remarquable (elle l’est toujours) dans le remarquable « 3 bilboards » , et sa recontre avec Chloé Zhao dans « Nomadland » semble faire des étincelles.

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