De la bonne rédaction des articles de presse, à Kansas City

Un livre sur Ernest Hemingway (1) explique que son style d’écriture, à l’origine de son succès et sans doute de son prix Nobel, doit beaucoup au «code de bien-écrire journalistique composé de cent règles de style» édictées par le Kansas City Star. Journal fondé en 1880 et pour lequel il travailla quelques mois, en 1917. «C’étaient les meilleures règles que j’aie jamais apprises pour le métier d’écrire», disait-il. Nous avons eu la curiosité d’aller voir de quoi il s’agissait. Il suffit en effet de taper «Kansas City Star writer recommendation» sur la fenêtre Google pour avoir, en première occurrence, un document pdf de deux pages dudit journal, donnant un fac-similé des fameuses règles des années 1917-1918. Les auteurs expliquent que c’est bien le document auquel Hemingway s’est historiquement référé. Et qu’on le leur demande tellement souvent qu’ils en ont fait une réponse quasi-automatique.

Le document se présente comme une page dense, sur trois colonnes, comprenant ces cent recommandations. La première est (les traductions sont de l’auteur de cet article) : «Utilisez des premiers paragraphes courts. Utilisez un anglais (on pourrait traduire «un français» ou «une langue») vigoureux. Soyez positif, et non négatif.». Il s’ensuit toute une série de recommandations dont on peut retenir celles qui sont encore applicables, ou qui ont la saveur de douce à saumâtre, des années 1910, au sein de l’Amérique puritaine et profonde.

Ainsi, parmi les trouvailles figure cette déconcertante injonction : «Ne jamais utiliser de l’argot ancien. L’argot pour être agréable doit être frais.». Ou encore, «Plusieurs stylos-plumes ont été volés», et non «un certain nombre de stylos-plumes». Et d’ajouter en l’occurrence que si on en connaît le nombre, le mieux est de le préciser. À l’époque le stylo-plume était une denrée indispensable et convoitée, aujourd’hui on évoquerait plutôt le clavier du smartphone ou de l’ordinateur. Il fallait savoir se méfier des mots «aussi» (also) et «seulement» (only) lesquels, suivant qu’ils étaient placés devant ou après le verbe, ne signifiaient pas la même chose. Parmi les conseils à suivre il était aussi nécessaire de mesurer l’emploi des adjectifs, en particulier des épithètes aussi « extravagants » que « splendide, magnifique, grandiose, somptueux, etc. » D’une façon générale les adjectifs, à l’image des détails, sont le diable des écrits et discours. Je ne sais plus quel écrivain (Alphonse Boudard peut-être) disait que les défauts qui guettent les écrivains vieillissants sont la répétition et les adjectifs. Mais à bien y regarder, dans les livres ou les gazettes, il n’y a pas besoin d’être vieux pour cela.

Tout le document trahit son appartenance américaine parce qu’il valait mieux sur un sujet pour le moins totem au pays de la gâchette, utiliser «le mot revolver ou pistolet et pas arme à feu, sauf s’il s’agit d’un fusil de chasse». Et la politique de s’en mêler en prônant d’affirmer que «M. Roosevelt est un leader qui, nous le croyons, réussirait» au contraire de «qui, croyons-nous, réussirait». La subtilité de la forme révèle ici l’orientation éditoriale. Plus drôlement, du moins si l’on peut dire au pays de la chaise électrique et des différents moyens d’appliquer la peine capitale, on choisira «La condamnation à mort a été exécutée» plutôt que «l’homme a été exécuté». » Cela fait effectivement moins mal. D’autres prescriptions ont trait aux mots à ne pas utiliser pour parler des enfants  comme «oursins» ou «acariens de l’humanité». On le notera précieusement sur nos tablettes. L’ensemble est donc assez savoureux, parfois cocasse, moins toutefois quand il s’agissait d’aborder la couleur de peau (2), mais c’est l’époque qui voulait ça.

En tous cas c’est bien ce bréviaire qui a contribué au succès mondial et jusqu’au Prix Nobel d’Ernest, dont on commémorera le soixantième anniversaire de la mort le 2 juillet prochain. Nous n’avons pas été voir quelles étaient les recommandations en usage actuellement au Kansas City Star, mais on peut supposer qu’elles se sont mises au goût du jour avec la question des genres, des minorités, des maladies épidémiques et autres tendances propres à ce début du 21e siècle.

 

Yves Brocard

 

(1) Le livre cité en liminaire: Le livre et l’homme par Jean-Louis Curtis in Hemingway, Réalités-Hachette, Collection Génies et Réalités, 1972 p.221-237

(2) Sur la question couleur de peau, la recommandation était édifiante: «Il suspectait que le nègre était coupable», et non «Il soupçonnait que le nègre était coupable.» On peut débattre de la subtilité rédactionnelle entre les deux formes mais dans tous les cas, il est frappant de constater que c’était forcément un «nègre» le coupable…

Photos: ©PHB
Print Friendly, PDF & Email
N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Presse. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

4 réponses à De la bonne rédaction des articles de presse, à Kansas City

  1. Gautier dit :

    Extrêmement intéressant ce code du « bien-écrire journalistique », oui l’écriture d’Hemingway est bien l’écriture liée à une époque. Merci beaucoup pour ce papier 😉

  2. Lise Bloch-Morhange dit :

    A ma connaissance, Hemingway a innové en littérature (et fait d’abord scandale) en utilisant le langage parlé au lieu d’un style littéraire, et il n’est pas certain que le Kansas City Star y soit pour beaucoup. Ce qui n’est pas sans rappeler ce que Raymond Chandler, grand écrivain de roman noir, écrivit en 1934 à propos de l’inventeur du polar moderne Daschiell Hammet, ex détective devenu romancier: « Hammett a fait descendre le meurtre dans la rue. » Autrement dit Hemingway, Hammett et Chandler ont fait parler , penser et agir leurs personnages comme l’homme de la rue…

  3. Lise Bloch-Morhange dit :

    Mais je le tiens de Lillian Roos elle-même!
    https://www.amazon.fr/Portrait-Hemingway-Lillian-Ross/dp/0375754385
    Best,
    Lise BM

Les commentaires sont fermés.