De Sèvres jusqu’au Canada en passant par la Patagonie

De vases en vases, de cruches en cruches et de pots en pots, les collections permanentes du Musée national de Céramique à Sèvres offrent dans leur domaine, un répertoire respectable. Ce pourquoi on ne peut manquer de remarquer ce buste quelque peu insolite en ce lieu, en terre cuite polychrome et représentant une « Gitane des Pyrénées ». La notice indique qu’il a été réalisé en 1840 et qu’il est dû à l’artiste Henry Cros (1840-1907). Lequel se trouve être le frère du poète et inventeur Charles Cros (1842-1888). Contactée, la responsable des collections de céramiques et du verre, nous explique que ce portrait, après avoir été exposé en 1882, a été intégré deux ans plus tard dans les collections du musée. Sonia Banting ajoute à l’adresse de cette Gitane que « le thème est sans doute lié au courant de bohème artistique alors en vogue. La bohème, les saltimbanques sont devenus au milieu du 19e siècle les symboles de la jeunesse anticonformiste, éprise de liberté, menant une vie sans contrainte », comme on va pouvoir le constater en tirant les ficelles invisibles.

Beaucoup moins connu que son frère ayant théorisé le principe du phonographe, mis au point un système de télégraphe et par ailleurs préfiguré la poésie moderne, César Isidore Henry Cros mérite néanmoins un petit coup de projecteur. Notamment parce qu’il a exécuté un portrait de sa nièce, Laure-Thérèse Cros, reine d’Araucanie et de Patagonie, soit un royaume quelque peu bouffon à cheval entre le Chili et l’Argentine. Avec Charles et Antoine (médecin quant à lui) il participa aux dîners des « Vilains Bonshommes » et aux réunions du « Cercle des poètes zutiques », ce dernier comptant des membres remarquables tels Rimbaud ou Verlaine.

Pour reprendre le fil de la « Gitane »  le Musée de Sèvres nous signale un article paru en 2006 dans La Tribune de l’art faisant état d’une acquisition similaire par le Musée des beaux-arts de Montréal au Québec (1). Nos lointains cousins, par-delà l’Atlantique, ont choisi de leur côté d’abriter un buste d’Écossaise, toujours par Henry Cros, mais modelé deux ans plus tard. Il s’agit là encore d’une terre cuite peinte un peu plus lisse, peut-être davantage aboutie que la première. De cette « vestale moderne » le musée canadien nous dit que Cros reste « un artiste méconnu, pourtant placé au plus haut par Rodin ». Qu’au 19e siècle, « le débat sur la polychromie antique » faisait « rage ». Et d’ajouter pour notre gouverne que « les tenants de la blancheur » étaient bien « obligés d’admettre » que les artistes de l’Antiquité avaient déjà coloré des temples et des statues. Avant de conclure que Cros était un « expérimentateur audacieux dans l’esprit d’un siècle épris de techniques et d’histoire », cherchant « à percer les secrets de la peinture antique à l’encaustique ».

Il se trouvera bien à Montréal quelque touriste désœuvré cherchant à en savoir davantage sur Henry Cros. Et qui, si la symétrie de pensée a un sens, ira lui aussi butiner du côté des collections du Musée de Sèvres afin d’en apprendre davantage. C’est là toute la joie que de trouver sans chercher, à partir d’un simple pas de côté. Ainsi, qui était parti voir une exposition temporaire sur les arts de la table (2) se trouva finalement un couvert parmi les « Zutistes » et autres « Vilains Bonhommes ». Les convives étaient partis depuis longtemps mais parfois, même des années et des années plus tard, on entend encore les couverts tinter.

Méconnu peut-être, mais renseigné tout de même grâce au patient travail des conservateurs, Henry Cros se livre (un peu) à qui veut savoir. Le Musée de Sèvres nous suggère d’ailleurs d’aller encore plus loin, du moins si notre ténacité ne faiblit pas, en allant consulter le catalogue de l’exposition « En couleurs, la sculpture polychrome en France 1850-1910 », abritée au musée d’Orsay en 2018. Ou encore via Les Soirées de Paris, en allant admirer cet été à Bénodet, dans l’église Saint-Thomas, la sculpture d’une Vierge en bois coloré qui n’avait pas échappé à l’œil de Guillaume Apollinaire lors de son passage en Bretagne durant l’été 1917. L’auteur n’est pas identifié mais avec la Gitane de Sèvres, l’Écossaise de Montréal et la Vierge de Bénodet, cela donne un triangle scalène (non isocèle) honorant, comme aux funestes Bermudes, la géométrie du hasard.

PHB

(1) L’Écossaise sur le site du Musée des beaux-arts de Montréal
(2) L’exposition sur les arts de la table à Sèvres
(3) À propos de la Vierge en bois polychrome de Bénodet

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1 réponse à De Sèvres jusqu’au Canada en passant par la Patagonie

  1. Yves Brocard dit :

    Merci d’explorer ainsi des chemins de traverse.
    Les cathédrales étaient, elles aussi, peintes, à l’intérieur et à l’extérieur. Le temps, les modes, et les restaurateurs ont fait leur œuvre en décapant ces pigments.
    Et les temples égyptiens aussi. Leurs pigments ont tenus jusqu’à la visite de Napoléon, puis la pollution a fait son travail. J’ai lu quelque part qu’on ne sait toujours pas comment les Egyptiens faisaient, avec quelles recettes, pour peindre ainsi des pierres, dont les peintures tenaient, une grande partie à l’air libre, pendant 2000 ans et plus. Il faut dire que la pollution urbaine des dérivés du pétrole a mis un peu plus de temps à envahir ces pays que nos pays « développés ».

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