Vertigineuse Lozère

C’est une assez belle façon de découvrir la Lozère, région la moins peuplée de France et l’une des plus belles, que de prendre en été, à Nîmes, «le train des Cévennes» conduisant à Clermont-Ferrand en cinq heures buissonnières. Descendons au bout d’une petite heure à Génolhac, village médiéval situé au pied du Mont Lozère, dans la partie sud du parc national des Cévennes. Après avoir parcouru dans la chaleur estivale les rues étroites bordées de belles maisons de grès anciennes, il faut décider si on montera à l’assaut du glorieux Mont Lozère à pied, en auto, à bicyclette, à cheval ou même en âne, en hommage à l’écrivain voyageur écossais Robert Louis Stevenson, mais nous y reviendrons.
Par mille lacets, nous voilà arrivés au Belvédère des Bouzèdes (ah ces noms lozériens…) et du haut de ses 1236 mètres, l’horizon est immense, désertique, pics, pentes et vallées se succèdent dans un foisonnement de vert et de roc, à peine un hameau ici et là. L’âme même du pays nous est révélée d’un seul coup d’œil.

Par temps très clair, dans le lointain, on peut apercevoir la chaine des Alpes et le phare de l’Espiguette, au Grau du Roi, la Méditerranée n’étant qu’à environ 80 kilomètres à vol d’oiseau. Continuons la route en lacets, continuons à monter jusqu’au Mas de la Barque, 1420 mètres, autre site grandiose, mais hélas aimé des touristes. À partir de là, on emprunte une piste non goudronnée très caillouteuse pour atteindre le Mas Camargues, piste fermée en hiver sur laquelle on rencontre des randonneurs, des vrais, sac au dos portant parfois un bébé, quelques voitures, beaucoup de cyclistes et même des quads fracassant le silence.

Ce Mas Camargues est fait de «gros grains de grès», selon l’ironique expression locale prononcée en roulant bien les r, car ces «grains» sont de solides blocs inégaux de toutes dimensions dont sont bâties les antiques demeures lozériennes. Elles sont parfois en grès teinté de rose, et parfois réduites à quelques pans dressés sur le ciel, mais leur côté rigoureux et protestant saute aux yeux. Ne sommes-nous pas en pleine terre camisarde ? Nous y reviendrons avec Stevenson, justement… En fait, on trouve un peu partout de ces anciennes bâtisses remontant comme le Mas Camargues au XVème siècle en cours de rénovation, et on finit par se demander si la farouche Lozère ne serait pas en voie de boboïsation. Mais les routes des sommets étant souvent enneigées et closes en hiver, ce ne sont que des résidences secondaires. Les toits sont en lauzes, et des fours à pain bien conservés sont partout accolés aux maisons en ruine ou rénovées.
Et partout, on retrouve «les aires à battre» envahies par les herbes, évoquant une époque où les paysans vivaient encore des céréales. Aujourd’hui, quelques élevages assurent leur subsistance, des troupeaux de vaches d’Aubrac de belle couleur fauve bien acclimatées paissent çà et là, et si on a de la chance, on entendra le chant délicat des clochettes accrochées au cou des moutons descendant de l’alpage par centaines à la tombée du jour pour se mettre à l’abri. Des « patous », grands chiens pyrénéens à la fourrure blanche épaisse, les encadrent pour assurer leur exode journalier et les protéger des loups, affirment les habitants.
Nous sommes maintenant à la fois proches des sources du Tarn et des sommets du Mont Lozère, col de Finiels 1541 mètres et sommet des Finiels 1699 mètres, qui regardent vers le Massif Central, du haut desquels on peut se dire «Trois cent vingt millions d’années nous contemplent!». Il est alors temps de gagner Pont-de-Montvert et de retrouver Stevenson.

Son évocation de Pont-de-Montvert, village du sud-est lozérien, est le clou de son «Voyage avec un âne dans les Cévennes», l’un des plus célèbres récits d’écrivains baladeurs, publié en 1879 à Londres sous le titre «Travels with a Donkey in the Cévennes». S’il faudra attendre 1925 pour que le récit paraisse en français chez Stock, il a laissé un souvenir inoubliable, puisque des voyageurs de tous horizons continuent à «faire le Stevenson», comme disent, ravis, les commerçants du coin. Ce n’est pourtant qu’un récit de quelque 120 pages d’un petit voyage de 13 jours ayant conduit le jeune écrivain de 28 ans depuis Le Monastier en Haute-Loire jusqu’à Alès, dans le Gard, en droite ligne à travers les Cévennes, du 22 septembre au 4 octobre 1878.

Mais le jeune écossais alors à la recherche d’un bon thème de publication est non seulement le futur auteur de «Docteur Jekyll et Mister Hyde» mais de nombreux livres au style admirable, d’ailleurs Henry James, dont le style est l’exact opposé, ne s’y est pas trompé en lui donnant son imprimatur. Certains trouvent de nos jours le ton du récit cévenol un peu méprisant vis-à-vis des indigènes rencontrés, mais il faut imaginer ce que peut représenter, pour un Écossais des années 1870, cette plongée dans une Lozère aussi inaccessible qu’aujourd’hui, face à des gens qui n’ont jamais vu un étranger de leur vie ! Et puis Stevenson a su faire de sa douce ânesse «d’un gris souris» qu’il baptise instantanément (et imprudemment) Modestine, porteuse de son paquetage, un véritable personnage, suivant sa propre fantaisie. Car la succession de montées et descentes vertigineuses, «ce labyrinthe inextricable de montagnes», promet, pour peu que le voyageur ou Modestine se trompe de chemin, bien des nuits à la belle étoile (que tous deux savourent d’ailleurs plus que tout). Tout ce que recherchent encore aujourd’hui les vrais randonneurs…

Les voilà donc arrivés le 28 septembre à Pont-de-Montvert «de sanglante mémoire», et Stevenson se fait un plaisir d’évoquer avec rage et fureur comment la guerre des Camisards fut déclenchée sur le pont même du village, le 24 juillet 1704, après 20 années de terreur perpétrée par les dragons du roi Louis XIV contre les protestants. Le récit détaillé est terrible : on sent le cœur de protestant écossais de l’auteur épouser la révolte d’Esprit Séguier contre François du Chayla, archiprêtre des Cévennes. Stevenson et Modestine se dirigent ensuite vers Florac pour achever leur périple à Alès en quatre jours via Saint-Jean-du-Gard, sans même se rendre à Mende, «capitale» de la province du Gévaudan. La préfecture n’est pourtant qu’à une cinquantaine de kilomètres en remontant vers le nord, en plein milieu des quatre régions constituant la Lozère : Aubrac et Margeride au nord, Causses et Cévennes au sud. Et par les hasards de l’histoire, elle abrite une impressionnante cathédrale (ci-dessus), car un certain Guillaume de Grimoard naquit à Mende en 1310 et devint pape sous le nom de Urbain V.

L’arrivée sur la place est saisissante, car l’abbatiale édifiée au seizième siècle, détruite puis reconstruite au siècle suivant «sans façon ni ornements», conserve de ses origines romanes une pureté inédite, l’aspect gothique étant réservé au clocher gauche et au portail. Si bien que lorsqu’on arrive en fin de journée, les murs de pierre nue baignés d’une chaude lumière ocre évoqueraient plutôt la rigueur protestante que les fastes gothiques. Bien entendu, il existe comme partout en Lozère un temple protestant non loin, mais aussi une synagogue dans l’ancien quartier juif, dont les vestiges acquis récemment par la municipalité sont promis à une restauration.

On peut pousser ensuite vers le nord est jusqu’au barrage et lac de Charpal, sur le plateau du Roi, au pied du Truc de Fortunio (sic !), vaste site alimentant Mende et ses environs en eau potable. Immensité et calme des 190 hectares lacustres entourés de forêt, poésie des fameux nuages lozériens changeant sans cesse de forme au-dessus de l’eau comme au-dessus des paysages, ce lac artificiel résulte d’une bien curieuse histoire : après la première guerre mondiale, l’État s’est retrouvé pourvu d’un nombre considérable d’armes et d’explosifs dont il ne savait que faire. Considérant que ce trésor de guerre représentait un danger pour Toulouse où il était stocké, on décida de construire le lac artificiel de Charpal (ci-dessous) afin de l’enfouir sous les eaux. Finalement le projet tourna court, et les randonneurs se délectent aujourd’hui de la promenade faisant le tour de ce site évoquant avec un peu d’imagination les immensités canadiennes.

Lise Bloch-Morhange

 

Photos:©LBM

 

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3 réponses à Vertigineuse Lozère

  1. Hormiguero dit :

    Beaucoup moins connu et tout aussi passionnant est le voyage que fit Stevenson deux ans plus tôt (en 1876), avec un ami, en canoë, sur les canaux et rivières de la Belgique et du nord de la France. Ce périple plein d’aventures le conduisit d’Anvers à Pontoise, franchissant au passage une cinquantaine d’écluses. Le récit qu’il en fit, et qui vient d’être publié à nouveau (chez Arthaud, traduction Léon Bocquet) est d’autant plus intéressant que le canal de la Sambre à l’Oise vient de rouvrir et qu’il accueille de nouveau les bateaux de plaisance.

  2. Chris dit :

    Magnifique texte d’invitation à la ballade. L’année prochaine au Mont Aigoual avec André Chamson ?

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