Hommages posthumes

Donc, le 4 avril 1791, par un décret-loi de l’Assemblée Constituante, la ci-devant église Sainte-Geneviève, déchristianisée, devint le «Panthéon des Grands Hommes». Le but initial était de récompenser solennellement Mirabeau, pour son rôle dans la chute de l’Ancien régime. Il n’y fera qu’un court séjour. Jusqu’à la découverte de ses rapports stipendiés avec Louis XVI. Il sera alors remplacé par Marat, viré un an plus tard. On relève deux autres expulsés: un certain Picot de Dampierre, général tombé au combat, mais dénoncé par le redoutable Couthon, comme susceptible d’avoir la tentation de passer du côté des émigrés, puis Le Peletier de Saint-Fargeau, déclaré premier martyr de la Révolution et n’ayant pas échappé à la réaction thermidorienne. Postérieurement, plus aucun admis ne sera mis à la porte. Pour Voltaire, aujourd’hui le plus vieux pensionnaire, il s’en fallu d’un rien. Le Panthéon ayant été rendu au culte, en 1806, par Napoléon, des courtisans firent pression sur Louis XVIII pour obtenir son éviction. «Laissez», dit le bon Sire, «il est bien assez puni d’entendre la messe tous les jours !»

La déconfessionnalisation définitive n’interviendra que par la loi du 19 juillet 1881.
L’accès dans cette nécropole laïque répond à des règles dont la République n’hésite pas à s’affranchir à l’occasion. Ainsi, pour pouvoir dégager Marat, fut forgée la règle des dix ans… On n’entre qu’au moins dix ans après son décès. Toutefois, Victor Hugo y fut porté deux semaines après le sien, lors de funérailles nationales rassemblant plus d’un million de participants. La tradition rapporte que ce soir là, en hommage à l’apôtre des déshérités, beaucoup de prostituées parisiennes traitèrent les clients à l’œil.

Il apparaît évident que les honneurs sont rendus au «corps présent». Mais les familles des deux résistantes, Geneviève De Gaulle-Anthonioz et Germaine Tillon, s’opposant à leur exhumation, le cercueil transféré ne contenait qu’un peu de terre prélevé sur leur tombe. C’est, normalement, la seule personne particulièrement distinguée qui y repose. Sauf qu’il existe une jurisprudence Marcellin Berthelot. Celui-ci étant mort de chagrin à quelques instants de la fin de son épouse Sophie, le couple ne fut pas séparé sous les trois coupoles de l’édifice. Il en sera de même pour Antoine, mari de Simone Veil. Il faut théoriquement être français, mais des exceptions ont été faites. Le fronton du mausolée proclame : «Aux Grands Hommes, la Patrie reconnaissante», mais on reçoit aussi les femmes.

Napoléon y rangea beaucoup de militaires et de dignitaires d’Empire. La République en a fait «l’École Normale des Morts». Initialement votée par le Parlement, la décision d’admission est devenue, avec De Gaulle, une prérogative présidentielle. Les critères de sélection sont assez élastiques, dès lors que le défunt présente quelques restes utilisables et que l’on ne se heurte pas à son refus ante mortem ou à celui de sa descendance. Le général De Gaulle avait lui-même balayé l’hypothèse. Nicolas Sarkozy se planta sur ce genre de dénégation avec Albert Camus et Aimé Césaire (remplacé par une plaque de marbre).
Cela peut s’avérer plus compliqué. Par exemple, à la proposition d’intégrer Alfred Dreyfus, Robert Badinter objecta fort justement : «l’endroit n’est pas pour les victimes, mais pour les héros…le héros de l’affaire Dreyfus, Zola, y est déjà». Et l’entrée d’Émile Zola représenta clairement la revanche des dreyfusards.

Car ces dépouilles mémorables sont toujours tirés du passé pour servir l’instant présent. Mitterrand choisit Jean Monnet pour prendre une posture européenne, puis Marie
Curie, afin de plaire aux féministes. Jacques Chirac désigna Malraux dans le but de récupérer les gaullistes, et, après sa victoire électorale sur Jean Marie Le Pen, célébra la diversité avec Alexandre Dumas, mulâtre et fils d’ancien esclave. De nombreuses interventions ont tenté d’influencer François Hollande en faveur de celui-ci ou de celle-là. Un rapport l’engagea à «rendre hommage à des femmes du xxeme siècle incarnant un fort message républicain». Il s’en tira par une parité symbolique, en faveur des deux résistantes évoquées plus haut, et de Jean Zay et Pierre Brossolette, l’un assassiné par la Milice, l’autre sautant par la fenêtre lors d’un interrogatoire de la Gestapo.

Régis Debray lui recommanda Joséphine Baker (le Monde 18 décembre 2013) . Afin qu’elle passe «des Folies Bergères au suprême sanctuaire, de la ceinture de bananes à la couronne de lauriers». Le néologisme qu’il avait crée pour l’occasion, «panthéonade», permettait de lire son article au second degré. Emmanuel Macron l’a pris au mot.
Joséphine Baker (ci-contre par Henri Manuel en 1920) sera la première saltimbanque ainsi honorée. Mais elle dispose d’autres titres à faire valoir : femme, noire, bisexuelle, naturalisée, résistante authentique, militante antiraciste, initiée à la Grande Loge Féminine, pratiquant généreusement la famille recomposée avec sa «tribu arc-en-ciel».

Par surcroît œcuménique : vaguement convertie au judaïsme lors d’un mariage, enterrée selon le rite catholique, Joséphine aurait pu se faire musulmane, si ses tenues de scène n’étaient pas incompatibles avec les prescriptions vestimentaires de cette religion. Admirable synthèse d’un tas de lobbys, disparue trop tôt pour s’engager contre le SIDA, elle n’était cependant pas abstinente tabagique…. «nobody is perfect».

Alors, il convient d’aller jusqu’au bout du caractère transgressif de la décision présidentielle. Au moment de la cérémonie, la batterie fanfare de la garde républicaine restera à la caserne. Pour accueillir Joséphine aux marches du Panthéon, un jazz band de Dixie land, avec le répertoire d’Armstrong et de Bechet.

 

Jean-Paul Demarez

Photo (1): PHB
Photo (2): source Wikipedia
Sur le même thème dans LSDP

 

 

 

 

 

 

 

Print Friendly, PDF & Email
N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Anecdotique, Histoire. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

1 réponse à Hommages posthumes

  1. Yves Brocard dit :

    Votre article est passionnant et montre que la grandeur des hommes (on verra pour les femmes) est bien subjective. Il démontre en tout cas les turpitudes de nos gouvernants, usant et abusant de leurs aberrantes prérogatives. De Gaulle a bien eu raison de s’en méfier…

Les commentaires sont fermés.