Gravelines en gravures

Résumer Gravelines à sa centrale nucléaire, ce serait dommage. Évidemment, vue de la plage, elle est impossible à rater, avec ses six dômes de béton correspondant à ses six réacteurs. Tout le monde sait ici et même au-delà que c’est la plus puissante d’Europe. On ne peut pas dire qu’elle en impose vraiment, mais quand même, elle se pose un peu là. Comme nous l’a expliqué l’ancien maire qui se promenait avec son chien sur la plage, elle est aussi bonne mère pour cette belle cité fortifiée, et pas seulement pour les emplois. Il se trouve que ce n’est pas seulement la centrale qui fait l’actualité du coin mais aussi son Musée du Dessin et de l’Estampe Originale qui vient de démarrer une exposition autour de Gustave Doré (1832-1883). Elle se tient dans l’ancien arsenal, remarquablement entretenu. Un bon motif pour découvrir la ville et son extension Petit-Fort-Philippe, peinte avec beaucoup de subtilité par Georges Seurat au soir de sa vie,(1859-1891).

Le mieux sans doute pour s’y rendre depuis Paris est de prendre le TGV jusqu’à Dunkerque et de descendre à Gravelines dont la gare est par ailleurs inscrite à l’inventaire des monuments historiques. De là deux solutions pédestres selon que l’on veuille cheminer jusqu’à l’embouchure de l’Aa, fleuve de 80 kilomètres en provenance des collines de l’Artois, soit gagner directement le centre pour profiter de l’exposition en empruntant un sentier ignorant des temps modernes. Commencer par longer le fleuve canalisé jusqu’à son embouchure fait beaucoup de bien à l’âme, avec cette association si particulière de cieux, de terres et d’eaux. L’Aa sépare deux cités à son arrivée dans la mer, Grand-Fort-Philippe et Petit-Fort-Philippe. Des deux côtés on y pêchait et des deux bords nous a expliqué Léon Panier l’ancien maire, on ne parlait pas exactement la même langue. La façon d’y prononcer « mouette » ou « couteau » diffère encore d’une rive à l’autre. Des panneaux jalonnent le parcours et renseignent le promeneur, notamment lorsqu’il passe au « coin des minteux », terme qui voulait « menteur » dans le patois local. C’est là que les marins se retrouvaient afin de discuter des affaires de pêche, au bord du chenal creusé en 1740. Et que les familles suivaient du regard les hommes qui partaient pour de longs mois chercher du poisson dans la mer islandaise. On a compté près de trente navires, goélettes et dundees, qui se lançaient si loin de chez eux, sans être certains de revenir en vie.

Que Paris paraît loin sur ce territoire tout plat et ô combien lumineux. Depuis la plage immense, on peut voir les ferries qui gagnent différents points de l’Angleterre et aussi les navires de surveillance des côtes qui cherchent à dissuader les migrants de faire la traversée. De Calais à Dunkerque (Gravelines est entre les deux), il est impossible de ne pas les croiser, échangeant dans des langues inconnues, les derniers tuyaux qui leur permettront d’atteindre leur but.

Malheureusement, le musée était encore fermé lorsque nous nous y sommes rendus mais pas ses élégants extérieurs (ci-contre) où il fait bon flâner. Il est logé dans la salle dite de la poudrière et abrite une exposition permanente sur l’histoire et les techniques de l’estampe. Depuis 1982, date à laquelle on ne comptait que des œuvres gravées de Marcel Gromaire, le musée s’est beaucoup développé grâce à une pertinente politique d’acquisitions. Il se trouve que c’est le seul musée français consacré aux œuvres imprimées avec un catalogue allant de Dürer à d’Eugène Leroy, en passant par Goya ou Picasso. L’établissement a édité en 2007 un remarquable ouvrage sur les différentes techniques de la reproduction, comme le burin, la pointe sèche, la gravure, l’eau-forte (l’acide), l’aquatinte, la lithographie, le pochoir, le lino, le vernis mou, la sérigraphie. Pour qui le lit, le temps d’un retour en train, l’instruction est complète. Celui qui retient la leçon deviendra presque un expert pour ce qui est par exemple, des différentes étapes menant à la création définitive. Il y est cité l’artiste Joseph Hecht (1891-1951) qui disait fort simplement: « La gravure est née dès la naissance de l’homme, de l’animal, des insectes, de la flore (…). Le premier pas que l’homme ou l’animal a fait sur le terrain nu a laissé une empreinte dans la terre qui est une gravure ».

Le mot gravure en tout cas, sonne bien avec Gravelines. Une ville dont la beauté discrète entourée d’espaces immenses, vaut bien un déplacement. Elle laissera justement dans la mémoire de celui qui aura fait l’effort de se déplacer, une empreinte en forme d’estuaire, lui permettant de méditer sur la technique de l’estampe et ses multiples cousinages, dont le profane ne soupçonnait pas l’étendue.

PHB

« Gustave Doré, créateur de mondes » Musée du Dessin et de l’Estampe originale, jusqu’au 19 juin 2022, Site de l’Arsenal, 59820 Gravelines, tel : 03 28 51 81 00

Photos: ©PHB (ci-dessus: la gare)

 

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1 réponse à Gravelines en gravures

  1. Jmc dit :

    Seul un reporter des Soirées peut ainsi tomber, par hasard l’on suppose, sur l’ancien maire de la ville promenant son chien, et en tirer des anecdotes et commentaires aussi précieux que désintéressés…

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