Escargots, tripes et littérature

  1. On ne pouvait attendre de Francis
  2. Picabia qu’il fît une couverture sage. Sa marque de fabrique étant la provocation, il réalisa pour la couverture de Littérature un Sacré-Cœur sanglant, dans l’idée plus ou moins réussie de choquer. C’était le premier septembre 1922, il y a pile cent ans donc. André Breton venait de lui confier la direction artistique de cette revue particulière née trois ans plus tôt au carrefour du surréalisme et du dadaïsme. Avec Picabia, Breton jouait sur du velours. Pour ce qui était de déranger, son aîné, ami et complice, avait déjà un beau parcours derrière lui. Les trois premiers numéros de la seconde série avaient vu leur couverture ornée d’un chapeau haut de forme signé Man Ray. Francis Picabia allait de son côté laisser libre cours à sa fantaisie créative. Cette revue avait mobilisé dès l’origine au moins trois espèces de génies de l’époque, Louis Aragon, André Breton et Philippe Soupault.

Quand il rédigea la biographie de Philippe Soupault aux éditions La Manufacture, Bernard Morlino ne pouvait évidemment pas passer sous silence cette aventure de presse qui faillit s’appeler « Ciment armé » et à laquelle par ailleurs Guillaume Apollinaire n’était pas étranger tellement de son vivant il contribua à établir une liaison forte entre Aragon, Breton et Soupault. L’auteur de la biographie raconte notamment la rencontre entre Soupault et Apollinaire qui se termina aux Halles, un petit matin de 1917, où les deux hommes engloutirent, trois demi-douzaines d’escargots, un plat de tripes, un kilo de petits fours et des boules de crème glacée. C’est Apollinaire qui avait donné des ailes à Soupault en le déclarant officiellement poète dans une dédicace. Et qui le présenta à Breton en enjoignant les deux hommes de devenir amis.

C’est ainsi qu’une fameuse bande allait se créer avec tout ce que l’époque comptait d’aventuriers de la poésie, de la littérature et de la presse. Il fallait bien que ces rencontres variées débouchassent sur quelque chose et en l’occurrence quoi de mieux qu’un titre de presse, c’est tout de même moins lourd qu’une maison d’édition, ça démarre quand on veut, ça se distribue à pied ou en taxi et on peut l’arrêter sans crier gare, dès que cela n’a plus de sens ou que l’argent vienne à manquer. Question fric justement, il se trouve que Soupault était un peu armé grâce à son poste quelque peu baroque (vu ses aspirations intérieures) au Commissariat aux essences et pétroles, plus un peu de liquide d’origine familiale. Tout finit donc par se sceller à l’Hôtel des Grands Hommes (comme de juste) place du Panthéon et domicile de Breton. C’est là que se constitua un riche aréopage de participants allant de Blaise Cendrars à André Salmon en passant par Léon-Paul Fargue ou encore Paul Valéry. Un quasi-commando auquel finira par se joindre André Gide. On y publiera même les morts comme Apollinaire, Lautréamont  ou Rimbaud. Place à la liberté, tous ces plus ou moins jeunes gens, avaient envie d’en découdre, de s’exprimer, de balayer les conventions, de piétiner le conformisme.

Dans ce numéro du premier septembre 1922 qui portait un nouvel élan alors même que sa fin était déjà inscrite, André Breton fit dans un éditorial, à la fois parler l’admiration et l’amitié, sauf pour Cocteau car: « Il en est d’autres comme M.Cocteau, dont je m’excuserais que le nom vienne sous ma plume, s’il ne m’apparaissait urgent de signaler qu’ils vivent sous les cadavre des premiers et si leurs élucubrations à la longue ne finissaient par nous causer un malaise intolérable. Qui n’a pas lu dans l’Intransigeant un lettre de M.Cocteau où celui-ci entreprend de nous divulguer son art poétique, ignore encore ce que produire en une matière aussi délicate un auteur qui possède, à la fois, le génie du contre-sens et celui de la désidéalisation. » Et de poursuivre en lâchant le piment aigre-doux pour le sucre roux: « Dieu merci notre époque est moins avilie qu’on veut le dire. Je vous serre les mains Louis Aragon, Philippe Soupault, mes chers amis de toujours. Vous souvenez-vous de Guillaume Apollinaire et de Pierre Reverdy? N’est-il pas vrai que nous leur devons un peu de notre force? Mais déjà Jacques Baron, Robert Desnos, Max Morise, Pierre de Massot nous attendent. Il ne sera pas dit que le dadaïsme aura servi à autre chose qu’à nous maintenir dans cet état de disponibilité parfaite où nous sommes et dont maintenant nous allons maintenant nous éloigner vers ce qui nous réclame. »

Dans son livre paru en 1987, Bernard Morlino raconte une anecdote qui retient l’attention. « Lassés » des cénacles, clubs et bistrots intellectuels de la rive gauche, la petite troupe avait déniché rive droite, passage de l’Opéra, un vrai café de vrais consommateurs. (Ce qui montre bien d’une part et au passage qu’on les cherche toujours ces lieux « normaux », avant d’autre part, de les corrompre à notre tour.) Toujours est-il qu’un de ces consommateurs debout au bar, passait son temps à dévisager et écouter ces jeunes épris d’encre d’imprimerie et de sujets à traiter. Ce qui fit que Soupault s’en vint demander à l’inconnu la raison de cette fixation et que l’autre lui répondit « pourquoi écrivez-vous » en « posant son verre de brandy ». Ils ne lui répondirent pas mais en firent une astuce éditoriale si efficace que le numéro d’octobre 1919 dut faire l’objet d’un retirage. Dix-mille exemplaires tous vendus cela constituait un record dans ce genre tout même un peu marginal.

Breton et Soupault avaient beau être les chantres de l’écriture « automatique », celle qui vient sans réfléchir et observée avant eux par Hippolyte Taine , il fallait quand même se réunir et bosser pour dresser les sommaires. Cent ans après le numéro quatre de Littérature avec la plume de Picabia en couverture, les journaux réels font toujours de la résistance tandis que justement, les journaux automatiques, pilotés par des algorithmes, percent progressivement. Du reste tout devient automatique, nous dispensant de réfléchir, c’est le piège majeur de tout système prémédité.

PHB

Tous les numéros de « Littérature » ont été assemblés en un seul volume aux éditions Jean-Michel Place (1978). Ils sont également consultables en ligne sur le site Iowa University, adresse obligeamment fournie par le site Revues Littéraires.
Le Centre Pompidou y a consacré une remarquable exposition en 2014

Print Friendly, PDF & Email
N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Anecdotique, Apollinaire, Presse. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

6 réponses à Escargots, tripes et littérature

  1. Philippe PERSON dit :

    Merci Philippe pour la précieuse référence « Iowa University »…
    J’ai cliqué …. Des heures possibles de lectures roboratives sur tout ce qu’on aime !!!
    Mille mercis encore une fois. C’est à ça qu’on peut dire que Les Soirées de Paris sont d’utilité publique…
    Merci Philippe, tous les matins, grâce à vous, je sais que je ne vais pas perdre ma journée… Au contraire, tous les jours je suis gagnant !!!

    Et, évidemment, votre article est lui aussi sans prix…

  2. Vous oubliez de signaler que la Galerie 1900-2000 a exposé tous l’es dessins originaux pour Littérature et les a vendus au Centre Pompidou

  3. anne chantal dit :

    Qui aurait inventé « Lis tes ratures »?
    Beau titre pour des surréalistes..

  4. DANIEL MARCHESSEAU dit :

    Bravo à l’auteur – que je lis régulièrement – et merci à ses exégètes.

Les commentaires sont fermés.