Thomas Mann démultiplié

Comme Paul Claudel, Albert Einstein, ou même Betty Boop, voilà Thomas Mann (1875-1955) « tombant » lui aussi dans le domaine public cette année. Ce qui nous vaut une pluie de nouvelles traductions françaises des œuvres de l’une des dernières incarnations du grand écrivain. Deux nouvelles traductions des « Buddenbrook », et quatre de « La mort à Venise », entre autres. L’occasion de mesurer s’il est toujours un auteur aussi transgressif qu’à l’époque. Il connut le succès à 26 ans en 1901 dès la publication des « Buddenbrook », sous-titré « Le déclin d’une famille ». Tout le monde savait que ce déclin lui avait été inspiré par celui de sa propre famille, et que ce récit lui vaudrait le prix Nobel en 1929, plutôt que « La montagne magique » datant de 1924. Quant à « La mort à Venise » publiée en 1912, Lucchino Visconti a beaucoup fait en 1971 pour qu’elle devienne sa plus célèbre nouvelle. On se souvient des images de Dirk Bogarde, alias le compositeur vieillissant Gustav von Ashenbach, transpirant et suant dans l’air de Venise empoisonné par le choléra, incapable de s’éloigner du jeune ange blond Tadzio hantant le bord de mer. Avec beaucoup de Gustav Malher en bande son. Continuer la lecture

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Bascoulard, dessinateur dessiné

Une fois n’est pas coutume, Marcel Bascoulard est entré dans les cases. Disons que le génial dessinateur berrichon (1913-1978) fait l’objet d’une bande dessinée, car de son vivant jamais il ne s’est laissé prendre au jeu des bonnes convenances. Le tout nouvel ouvrage de Frantz Duchazeau, (trop ?) sobrement intitulé « Bascoulard » (Éditions Sarbacane), la deuxième BD biographique au moins après « Monsieur Bascoulard de Bernard Capo » (Éditions Bulle Berry, 2013), nous plonge au fil de la vie de l’artiste. Un vagabondage de 160 pages, en noir et blanc, naturellement, dans les rues de Bourges, dans les années 70 d’abord, mais aussi au gré de retours en arrières sur la vie personnelle de l’artiste. C’est sombre et lumineux, il y a le fond et la forme, l’auteur nous emporte quelques décennies en arrière, quand un fantôme nommé Marcel Bascoulard a parcouru inlassablement les rues de la ville. Continuer la lecture

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Pourquoi écrivaient-ils ? (en 1985)

De la vertu du rangement. En faisant le tri de vieux journaux, je suis récemment tombé sur un numéro spécial de Libération de mars 1985. Ce numéro était intitulé « Pourquoi écrivez-vous ? 400 écrivains répondent ». C’est ma mère qui l’avait acheté et ramené à la maison. J’étais alors adolescent et je l’avais lu avec fascination. Il m’a suivi ensuite pendant quarante ans, au fil de mes déménagements successifs. « Libé » avait donc écrit à 400 écrivains du monde entier et leur avait posé cette question à la fois simple et terriblement complexe: « Pourquoi écrivez-vous ? » Les réponses collectées avaient été publiées comme un « essai de géographie littéraire et une circumnavigation inédite ». Pas si inédite que cela en réalité car la première enquête du genre avait été publiée en 1919, dans une revue appelée Littérature et dont les directeurs s’appelaient Louis Aragon, André Breton et Philippe Soupault. En 1985, Philippe Soupault (88 ans à l’époque) était d’ailleurs toujours vivant et avait répondu aussi à la question de « Libé ». Continuer la lecture

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Le Te Deum de Charpentier, le temps d’un laps

C’est rare les Te Deum que l’on peut fredonner sous la douche les jours de grande forme, sans forcément savoir qu’il s’agit d’un Te Deum. Il y aura soixante-dix ans au mois de mai prochain que l’on avait prélevé un prélude dans l’œuvre de Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) afin d’accompagner l’ouverture du Concours Eurovision de la chanson. Événement dont le premier opus s’est déroulé au Teatro Kursaal de Lugano, en Suisse. Sur la page de l’ORTF pour l’eurovision (1), ornant les premiers postes de télévision, il y avait cette musique à réveiller les morts (qui sera également louée pour le Tournoi des cinq puis des six nations dès 1957). Le responsable de ce choix d’illustration sonore fut entre autres le musicologue belge Carl de Nys. Lequel redécouvrit l’auteur et effectua en 1953, un premier enregistrement. Jusqu’alors tombé dans l’oubli, Marc-Antoine Charpentier revenait en surface sur la scène de l’Eurovision si l’on peut dire, avec un échantillon de Te Deum de moins de deux minutes. Cet artiste dont même la vie est très mal connue faute de traces et de témoignages, tenait là une sorte de revanche posthume. Continuer la lecture

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Déroute impériale

Le 12 novembre 2015, la maison Sotheby’s proposait, à Genève, une agrafe de chapeau composée d’un diamant de 13,14 carats, entouré de deux couronnes de pierres plus petites. L’ensemble estimé 200.000 euros partira au prix record de 3,79 millions d’euros. Certes, elle appartenait, jusqu’en 1994, à la famille Hohenzollern, vendue à la mort du fils du Kronprinz, Louis Ferdinand, à un anonyme. Mais elle provenait des effets personnels de Napoléon 1er, saisis par les Prussiens à l’issue de la bataille de Waterloo le 18 juin 1815. Elle avait été offerte comme prise de guerre au Kaiser Frédéric-Guillaume III, le 21 juin. Et, sur le marché des enchères, l’ombre de l’Empereur des Français a la particularité d’être un stimulant très efficace. Le moindre carré de batiste atteindra des sommets, s’il est possible que le grand homme se soit mouché dedans. Continuer la lecture

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Ambon, sa gare et son fantôme

Il était descendu là, sur le quai minuscule de la gare d’Ambon, suivi de sa toute nouvelle épouse Jacqueline. Tandis que le train reprenait sa route, ou plutôt sa voie, vers Saint-Nazaire. Guillaume Apollinaire, dont c’était la dernière année sur Terre, se rendait plus précisément à Kervoyal, hameau de bord de mer qui ne forme aujourd’hui plus qu’un avec la commune de Damgan (Morbihan). Pour se rendre à Kervoyal, il avait dû prendre quelque chose entre la calèche et la carriole, parce qu’en 1918, ce n’était pas encore l’heure des mobilités variées. Encore qu’en 2026, la régression fait que la ligne Saint-Nazaire -Vannes et inversement se fait par la route car le trajet ferré a été supprimé et les volets de la gare d’Ambon ont été tirés en 1947.  C’était donc une ligne toute neuve qu’Apollinaire et sa femme avaient empruntée puisqu’elle était en service depuis 1903. Les gares abandonnées ont connu différents destins plus ou moins glorieux après leur révocation, de salle de cinéma à agence pour l’emploi en passant par bâtiment de co-working à la noix. Celle d’Ambon n’avait convaincu personne d’en faire quelque chose. Mais compte tenu du passage du poète et de la restauration achevée du bâtiment pile l’année dernière, il convenait d’aller jouer sur place les inspecteurs des travaux finis. Continuer la lecture

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La réjouissante disparition des arts ménagers

Une main forcément féminine passant adroitement l’aspirateur sur le haut d’une chaise. Cette couverture des « arts ménagers » de novembre 1952, en dit long sur le patriarcat qui prévalait alors. Et accessoirement, c’était quand même une façon de gruger la population féminine en élevant la manipulation d’un aspirateur ou d’une gazinière, au niveau d’un art. À l’intérieur on voyait dans une publicité un dessin dans lequel une femme embrassait son mari pour le remercier de lui avoir acheté des objets ménagers de la marque Cadillac. Mais c’est bien ainsi que la seconde partie du 20e siècle entendait se prolonger. L’asservissement au bénéfice du foyer était présenté comme un bonheur constant. Chaque photo de ménagère était présentée avec un sourire d’hôtesse triomphante. En février de la même année, ce magazine montrait sur sa une, une femme en robe rouge s’extasiant devant une chaudière à mazout. Dans son numéro d’été, le sujet central expliquait comment rester une épouse parfaite lors de la pratique du camping. Trouvés par hasard, ces trois exemplaires montrent le chemin parcouru, depuis le temps où il n’était pas rare qu’elle nouât le nœud cravate et cirât les chaussures de son mari avant qu’il ne parte au travail. Tout en lui laissant un peu d’argent de poche pour les commissions puisqu’elle n’avait pas de carnets de chèque.  Continuer la lecture

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Le coup du robot

Les données récentes sont étonnantes: grâce aux analyses aimablement fournies par Google, nous nous sommes aperçu que le lectorat chinois des Soirées de Paris, était passé d’une poignée de copains lointains à près de 3000, soit une augmentation de plus de 500% en quelques jours. La Chine passait alors en tête du classement mondial de nos lecteurs. D’ordinaire, c’est le lectorat français qui domine. Après viennent ceux des groupes francophones, des États-Unis ou d’Europe. En tout ils sont huit mille, un peu plus un peu moins, suivant les saisons. Ce chiffre acquis de haute lutte,  avait tout à la fois le défaut et l’avantage d’être stable, comme un voilier au long cours porté par vent arrière. Et cette moyenne tenait, constituée de quelques passages à vide et de succès compensateurs. Mais depuis le début du mois de février, la Chine largement réveillée, a tiré nos statistiques vers la barre des 15.000, tandis que la France n’est plus que seconde ou  troisième dans les turbulences de la poussée. Ces chiffres hélas, étaient trop étonnants pour être vrais, méritant que l’on sortît la loupe du grand-père afin de mieux comprendre. Continuer la lecture

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Bartleby et lui

Les Éditions du sous-sol viennent de publier « Bartleby et moi-Un récit » de Gay Talese (né en 1932), dernier titan du « New Journalism ». Le coup d’envoi du nouveau journalisme fut donné en 1966 par « De sang-froid » signé Truman Capote, histoire vraie (true crime story) d’un quadruple assassinat au sein d’une famille de Holcomb, Kansas, par deux petits malfrats passant par là. Récit à la première personne par le journaliste devenu narrateur et respect absolu des faits et des détails, le livre consacre les noces de la littérature et du journalisme, genre typiquement yankee, étranger à notre culture. Pourquoi Gay Talese a-t-il intitulé son (avant) dernier livre « Bartleby et moi », en référence à la nouvelle de Herman Melville (1819-1891), devenue depuis un siècle la nouvelle la plus célèbre, la plus mystérieuse, la plus commentée par tous les exégètes de la création? Melville mourut dans l’anonymat, et il faudra attendre le centenaire de sa naissance en 1919, puis le succès remporté par son roman inachevé « Billy Budd, marin » (et l’opéra de Benjamin Britten), pour qu’il soit reconnu parmi les plus grands romanciers américains. Continuer la lecture

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C’est encore Lou

Oui, encore elle. En 2021 nous avions déjà fait part à nos lecteurs de la mise en vente d’une photographie de Lou, femme rendue célèbre par la plume de Guillaume Apollinaire. Le document s’était envolé pour peu de choses, coup de chance pour l’acquéreur, trop d’amateurs (au moins deux) s’étant déclarés vaincus sans avoir combattu. S’agissant de la première prise de vue de Louise de Coligny Châtillon (1881-1963), vendue en 2021, elle avait été prise par le studio Feneyrol à Antibes, probablement dans l’entre-deux-guerres. On la voyait posant gaiement devant une automobile alors que son truc c’était plutôt de piloter les avions. Mais il existait une seconde photo, traînant son anonymat sur la plateforme  Ebay. Dans le doute nous l’acquîmes à petit prix, sous réserve d’une expertise sourcilleuse, une fois son enveloppe de livraison décachetée. Or tout correspondait à moins qu’elle n’ait eu une sœur jumelle. La photo (ci-dessus) a été prise au même endroit, dans un décor identique, facilement reconnaissable. Sauf l’ombre portée du chapeau sur le visage compliquant légèrement l’identification, ainsi que l’automobile différente, tout semble en effet concorder. Continuer la lecture

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