Le grand retour de l’énigme

Mais qui est donc cet hurluberlu d’Américain qui s’obstine à ressusciter le film à énigme, que l’on croyait révolu depuis les années 1970 avec «Mort sur le Nil», «Le crime de l’Orient Express» ou encore «Le limier» de Mankiewicz? Et ce ne sont pas les récentes tentatives de Kenneth Branagh qui ont pu nous faire croire que le genre était revenu en grâce. Or un Californien nommé Rian Johnson, 45 ans, vient de faire mouche à deux reprises, avec «À couteaux tirés» et sa suite «Glass Onion». Après avoir tourné «Star Wars: les derniers Jedi», il a pris sa plume pour raconter, dans la pure tradition Agatha Christie, comment la famille d’un célèbre écrivain de polars se réunit dans son château pour célébrer son quatre-vingt-cinquième anniversaire, et comment on découvre le lendemain le cadavre de l’aïeul bienfaiteur et tyrannique. Grand succès au box-office, et il faut évoquer ce premier film à énigme, «À couteaux tirés», sorti en salle en novembre 2019, avant de passer au second «Glass Onion. Une histoire à couteaux tirés», qui vient de sortir sur Netflix sans passer par les salles en France, ce qui attriste Rian Johnson.

Il s’agit d’une suite, mais d’une autre tonalité, tout comme Agatha demandait de livre en livre à son ridicule et redoutable dandy belge de résoudre des situations fondamentalement nouvelles. Nous retrouvons dans le second film le personnage du détective à la Poirot introduit dans le premier, qui nous fait toucher du doigt l’habileté du scénariste-réalisateur s’amusant à jouer avec les recettes du livre-film à énigme tout en les pervertissant à sa manière. Dans le premier, nous l’avons dit, les données de l’histoire sont on ne peut plus classiques, voire parodiques, avec le vieil écrivain richissime en son château de briques rouges à tourelles s’amusant à torturer chaque membre de sa famille en les déshéritant l’un après l’autre. Si bien que lorsqu’on le retrouve la gorge tranchée, chacun, dans la grande tradition, est un coupable potentiel.

Au détective de dénouer le nœud des événements et des passions, et Rian Johnson nous présente un bien curieux personnage, à commencer par son nom, Benoit Blanc (prononcer Blanque) et son bizarre accent, tous deux venus d’on ne sait où (un clin d’œil au dandy belge ?). Et voilà «007  en personne, soit Daniel Craig, dans le rôle, boudiné dans un manteau clair et court à chevrons, le cigare à la bouche, lent et malicieux, jouant les balourds, plutôt Maigret que Poirot. Peu nous importe, au fond, qui est coupable, peu importe l’intrigue alambiquée, peu importe les hystéries familiales, l’essentiel est que nous passions un bon moment à l’ancienne, tout en appréciant les multiples étrangetés contemporaines saupoudrées ici et là.

Deuxième film de la trilogie annoncée, «Glass Onion» est structuré comme le premier, soit «le plus célèbre détective du monde», alias notre Benoit Blanc, face à une pléiade de personnages dont nous faisons connaissance d’emblée : Claire, une gouverneure démocrate du Connecticut faisant agressivement campagne pour devenir sénatrice et son assistante, Birdie une top model déclinante et raciste, Lionel scientifique très sûr de lui, Duke influenceur-star bodybuildé et sur-tatoué, Whiskey sa petite amie blonde, bref toute la bande de «pertubateurs» (comme ils aiment s’appeler) invitée chaque année par le jeune multimilliardaire de la tech Miles Bron. Nous sommes le 13 mai 2020, en plein confinement, mais qu’importe, la bande se rendra sans tarder sur l’île grecque investie récemment par leur philanthrope.

Les «perturbateurs» ne nous ont pas fait très bonne impression, sentiment qui se confirme à nouveau sur le quai où ils débarquent un à un (masqués contre la Covid) pour gagner l’île paradisiaque. Si la situation vous évoque les «Dix petits nègres» (pardon «Ils étaient dix») d’Agatha Christie, vous avez raison, d’autant plus que l’hôte annonce immédiatement avoir organisé un jeu durant lequel ses invités devront résoudre son propre meurtre… imaginaire, bien sûr. Comme dans le premier opus, nous découvrons rapidement que Benoit Blanc a été invité anonymement, bizarrerie à nouveau au centre même de l’intrigue. Tout aussi bizarre est la façon dont l’hôte accueille une belle jeune femme nommée Audi, mystérieuse et dédaigneuse des autres.…

Notre Benoit Blanc, en short et chemise à larges rayures bleu et blanc, y compris dans la piscine, semble se montrer suffisamment admiratif devant le luxe atrocement délirant des lieux, métaphore de notre monde contemporain naturellement. Car au milieu du salon, ne voit-on pas tout simplement sourire Mona Lisa, tout juste acquise au gouvernement français désarçonné par la pandémie ? Si le jeune milliardaire arrogant nous évoque Elon Musk, Jeff Bezos ou autre young Trump, ce n’est pas un hasard.

Tout en écoutant les vantardises des uns et des autres, notre détective ne tarde pas à faire remarquer à son hôte que chacun, ici, aurait de bonnes raisons de le tuer… pour de bon. Mais le premier meurtre prendra tout le monde par surprise, et beaucoup d’autres péripéties nous attendent chez les ultrariches cruellement épinglés par Rian Johnson.

 

Lise Bloch-Morhange

 

Les deux films «À couteaux tirés» et «Onion Glass, Une histoire à couteaux tirés», sont visibles sur Netflix

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4 réponses à Le grand retour de l’énigme

  1. Philippe PERSON dit :

    Chère Lise,
    je vous réservais mon retour !
    Rian Johnson n’en est pas à son coup d’essai. A 27 ans, en 2005, il signait Brick, un film encensé par Télérama. Je l’avais vu d’ailleurs dans le Festival annuel que ce journal consacre aux meilleurs films de l’année précédente.
    Pierre Murait écrivait : Brick est l’exercice de style noir le plus excitant depuis -et c’est une référence – Le Privé d’Altman »
    Mes meilleurs voeux

    • Lise Bloch-Morhange dit :

      Très honorée, cher Philippe, de votre retour!
      Les cinéastes yankees nous surprennent toujours, puisque contrairement à leurs confrères européens et autres, adeptes de la théorie des auteurs, ils sont capables de passer d’un genre à l’autre sans complexe.
      Belle année 2023 à vous!

  2. KRYS dit :

    Merci madame Lise pour vos conseils culturels toujours finement argumentés, mais je suis peu intéressé par les films du type Cluedo ou les adaptations des enquêtes d’Agatha Christie…

  3. Catherine dit :

    J’ai été très déçue par ce numéro deux trop caricatural à mon goût et surjoué.
    Merci Lise, tous les goûts sont dans la nature !!!

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