Il est des livres qui se lisent comme un souffle, simples à l’œil mais profonds à l’âme. « La Faute d’Orthographe est ma langue maternelle » (sorti en 2012 par Daniel Picouly), en fait partie. Entre poésie et prose, l’auteur nous emmène dans un univers où les mots trébuchent, se relèvent et rigolent, comme s’ils racontaient une histoire plus insolite que l’histoire elle-même. Le titre, à lui seul, m’a immédiatement attirée. En tant que lectrice indienne cherchant et sculptant sa voix dans l’expression française, je savais qu’il parlerait à ma curiosité et à mes tentatives de faire cohabiter ma culture, mes souvenirs et ma langue choisie. Ce petit bouquin m’a touchée et amusée à la fois: il est tendre, malicieux, et pourtant chargé de cette profondeur que l’on découvre seulement lorsque l’on prend le temps de savourer chaque mot.
Picouly raconte avec sensibilité l’influence de sa famille: la présence chaleureuse et exigeante de sa mère, la vivacité de ses sœurs, et la routine quotidienne, simple mais rythmée, qui l’a doucement poussé vers l’écriture. Chaque observation, chaque mot échangé au fil des jours, chaque instant passé avec eux a nourri sa créativité et planté les graines d’une voix singulière. Les moments partagés avec son père, souvent silencieux mais pleins de complicité, ont forgé une résilience invisible à l’époque mais évidente à l’âge adulte: cette capacité à transformer les épreuves et les souvenirs en histoires vivantes, légères et sincères.
Depuis l’enfance, Picouly nourrit une fascination pour les mots et les récits, dévorant Alexandre Dumas et s’immergeant dans l’univers sensible de Marcel Proust, comme autant de portes ouvertes vers des mondes où l’imaginaire est roi. Plus tard, lorsqu’il intervient dans les écoles en tant qu’écrivain, il se trouve face aux questions des enfants. Ces interrogations sont simples, presque naïves, mais elles portent en elles une curiosité et des désirs que, même en tant qu’adultes, nous n’avons parfois pas la réponse. Sa surprise, sa peur, son émerveillement devant ces questions inattendues sont racontés avec humour et pudeur. Et c’est rassurant pour les amateurs comme moi: de voir que même un écrivain reconnu peut hésiter, se sentir démuni et rencontrer des vides devant l’innocence que la vie, à travers les yeux d’un enfant, nous offre parfois.
Ce livre est un souffle pour quiconque aime les mots, un rappel que l’écriture est à la fois une aventure et un jeu. En tant que poète et écrivaine indienne cherchant sa voix et sa voie dans l’expression française, j’ai trouvé dans ce petit ouvrage un écho joyeux et profond: il m’a rappelé que chaque langue, chaque mot, chaque maladresse volontaire peut devenir poésie. On en sort avec le cœur plus léger, l’esprit plus curieux et le désir irrésistible de parler, d’écrire, de créer avec courage, et de vivre avec une envie de se tromper sans peur.
Pour conclure, je dirais que ce roman est un dialogue très amusant. Il murmure aux enfants que leurs rêves ont le droit de dépasser les lignes du cahier, et il rappelle aux adultes que les rêves abandonnés ne meurent jamais: ils se glissent dans les marges, cognent contre les murs de nos agendas, frappent aux vitres des obligations, mais ils restent toujours à nos côtés. L’auteur y montre la nostalgie tendre, parfois douloureuse, de vouloir réaliser, une fois grandi, ce qui nous brûlait le cœur quand nous n’avions pas encore appris à écrire correctement. Les mots boiteux deviennent des ailes; la faute devient liberté. On découvre qu’il n’y a pas de langue maternelle plus belle que celle qui ose encore rêver.
Jaya Sharma
Daniel Picouly, « La faute d’orthographe est ma langue maternelle », éditions Albin Michel, (2012)
Photo d’ouverture: ©JayaSharma
Une invitation à découvrir ce livre joliment écrite.