Mathurin Méheut à la une

Ils en avaient de la chance les écoliers en 1936, lorsqu’ils étudiaient la géographie. Le géographe Jean Brunhes, pour la conception de son cours supérieur, était parti du principe que cette matière devait être attrayante, cartographie comprise. Concernant les vues de paysages du monde, il avait mobilisé l’artiste Roger Broders, lequel s’était employé à réaliser des représentations de paysages propres à faire rêver un petit garçon ou une petite fille. L’autre aspect extraordinaire de cette édition destinée au primaire et qui en apprendrait sûrement de nos jours à des diplômés de Sciences Po, c’est que pour sa couverture et sa quatrième de couverture, l’artiste breton Mathurin Méheut (1882-1958) fut mobilisé. En l’occurrence afin d’illustrer la mer, surface du globe à laquelle Jean Brunhes accordait une grande importance stratégique. En haut à gauche de cette illustration de prestige, figurent d’ailleurs dans un cercle les deux « M » enlacés, signature bien connue de ce natif de Lamballe dans les Côtes d’Armor.

C’est la visite d’un musée lui étant consacré dans sa ville d’origine, qui nous a poussés à nous procurer ce livre scolaire. Et aussi parce sur le marché de l’occasion, son prix est à portée de bourse. En tout cas, le visiteur s’attendant à pousser la porte d’un aimable musée de province, sera surpris. Pas tellement par l’architecture moderne du bâtiment, inclus à l’entrée du Haras national de Lamballe, mais par la découverte de son œuvre. Si riche, si volumineuse nous explique-t-on à l’accueil, que les réserves en cave permettraient de renouveler presque entièrement l’accrochage, trois années de suite.

Ce genre de musée dont on se donne en général quinze minutes montre-en-main pour en expédier le tour, abrite un artiste dont le talent incite fortement à ralentir le pas. Mathurin Méheut n’est pas, comme un coup d’œil rapide pourrait le faire croire, juste un croqueur de situations pittoresques avec uniquement des pêcheurs en partance pour le large ou des ramasseuses de sel, courbées à la tâche. Encore que dans ce domaine, il excelle, de la pointe de son crayon ultra-gras, à tracer des silhouettes, des objets ou des paysages, tous empreints d’une modernité saisissante. La sûreté de son trait impressionne, qu’il s’agisse d’une scène de bar à Brest, ou bien des poilus agglutinés sous la mitraille durant le premier conflit mondialisé. Mathurin Méheut sait toucher le regard mais aussi le cœur, en laissant passer dans ce qu’il transcrit, un humanisme transversal et permanent.

Sa capacité scénographique ne connaît pas de frontières. Son inspiration et son inusable énergie, furent aussi sollicitées par des compagnies maritimes pour décorer l’intérieur des navires. Son travail était aussi transgenre, abordant par exemple une forme de surréalisme, en peignant deux femmes-pagures sur une grande toile. C’est-à-dire avec la moitié basse du corps métamorphosée en coquillage. Cette toile était destinée à illustrer la salle à manger d’un ami architecte. Il en existe plusieurs versions et c’est sans doute pour cela qu’au musée de Lamballe, il est permis de la mirer.

De même, bien avant le cinéaste japonais Hayao Miyazaki et sa passion des avions, Mathurin Méheut a un jour saisi un impressionnant hydravion avec ses quatre hélices. À ce stade disons-le, le quart d’heure prévu au départ pour découvrir le musée est déjà loin derrière et le piège se referme ensuite presque totalement pour le visiteur, au pied du carton mural ayant préludé à l’exécution d’une « tapisserie de la mer » géante, commande de l’administration. Le peintre aimait découvrir de nouvelles façons de travailler, de l’impression à la céramique. Son parcours fait de lui quelqu’un de vraiment infatigable, ayant parcouru le monde notamment grâce au mécène Albert Khan. Il semblait ne reculer devant aucun kilomètre afin de répondre à une commande, comme le décor qu’il fit à l’auditorium de la conserverie Heinz à Pittsburgh, Pennsylvanie.

Ce musée Méheut inauguré en 2022, contient également une rareté: le livre qu’il publia en 1929, en collaboration avec l’écrivain Colette. Tiré à quelque 700 exemplaires et malgré une réédition récente, il est dur à trouver et par conséquent assez cher. Témoignage de cette association, une lettre de Colette adressée depuis le 9 rue du Beaujolais à son « cher Méheut ami ». Ce qui nous permet d’apprendre que le téléphone de Colette était « Louvre 68-56 ». On ne peut plus tenter de la joindre car les lettres ont disparu des combinaisons par fil, signant la fin d’une époque où les « Vaugirard » « Odéon » et autres « Gounod », permettaient de situer un correspondant par rapport au central lui étant rattaché.

Le sens de la géographie des lieux nous permet de revenir au livre dont nous parlions au début, illustré à l’intérieur par ce Roger Broders (1883-1953), dont les représentations donnaient aux enfants et aux maîtres, l’envie subite de se faire la malle et de gagner Sumatra en steamer à vapeur.

PHB

Musée Mathurin Méheut à Lamballe, réouverture début avril
Photos: ©PHB

 

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4 réponses à Mathurin Méheut à la une

  1. jacques ibanes dit :

    Mathurin Méheut a également illustré de façon fort généreuse l’ouvrage de Marie Mauron « En parcourant la Provence » (éditions Les Flots bleus) que l’on peut se procurer aisément en occasion.

  2. jean cedro dit :

    Merci pour cette découverte cher Philippe Bonnet. On a bien envie de pousser une tête dans cet aimable musée de province. Et tout autant de se procurer cet ouvrage scolaire, qui fait irrésistiblement penser à ces cartes carrées plastifiées – la France des fleuves et des rivières, la France des montagnes et des reliefs… – que nos maîtres suspendaient à des clous dans les classes, et qui faisaient l’admiration du futur étudiant en géographie Julien Gracq.

  3. Michèle Puyserver dit :

    En 2013, le musée de la Marine , au Trocadéro, lui a consacré une belle exposition.Et si vous passez par Lille, jetez un coup d’oeil à l’ancien écailler « l’Huîtrière », racheté par Louis Vuitton : les mosaïques murales , classées, sont signées M.Méheut.

    P.S. :…surface du globe » à laquelle ( et non pas « dont ») il accordait une grande importance.

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