Les dividendes de l’inconfort

Quand une femme de marin guettait sur la grève le retour de son mari parti pêcher le thon en haute mer, elle était en quelque sorte et par avance, l’allégorie vivante de la « zone de confort ». Disons qu’au début du siècle dernier, l’expression ne saturait pas encore les conversations ineptes et que le mari en question, quittant le doux foyer, n’en faisait pas un concept de trois minutes bon à rajouter dans un CV vidéo. C’est donc une expression de plus à supporter ces dernières années. Et personne n’a trop l’air de se demander si le plus intelligent ne serait pas de rester là où l’on se sent bien. L’aspect un peu idiot de la chose est que « sortir de sa zone de confort » aurait l’air de dire qu’il y aurait un bénéfice à gagner des espaces plus précaires. Alors que l’on pourrait très bien quitter la zone en question afin de rejoindre un club de vacances encore plus confortable, avec buffet à volonté et beau temps garanti par contrat. Puis y mourir enfin, en vue de débarquer à l’altitude suprême où l’extase se substitue au confort, dans une montée en gamme éternelle, vers des mondes séraphiques où tout le monde est copain.

Tout cela remonte à la vie intra-utérine où la vie se borne à baigner dans le liquide amniotique en suçant son pouce. La sortie est tout de même un événement à part pour le bébé qui s’en trouvera marqué toute la vie. Tous les refuges, du bar au spa en passant par l’abri de bus, sont des succédanés de ce grand manque: d’instinct l’esprit et le corps cherchent des atmosphères tutélaires, et ce n’est pas un crime. Pour autant ce n’est pas la peine de vocaliser chaque sortie de bistrot ou de sauna comme l’acte de bravoure du croisé partant guerroyer. Mais il est exact qu’au seuil du havre tiède, l’humain boutonne son imper et redresse son col sous le menton, afin de braver les intempéries. C’est dans l’inconfort que l’on mesure le mieux le prix du bonheur alors que l’inverse est moins vrai.

L’inconfort a semble-t-il ses dividendes. Moult artistes et poètes par exemple, se trouvent finalement très bien à se faire cabosser l’esprit et le corps dans la vie courante. C’est là-même qu’ils peuvent puiser la source de leur inspiration, qui pour la plume, qui pour le pinceau, qui pour l’instrument de musique.

Mais il y a quelque chose d’irrésistible à prendre soin de soi sous la mitraille au propre comme au figuré. Guillaume Apollinaire dans les tranchées, gigantesque abattoir, espace ultime de l’inconfort, y composait des poèmes. Il savait malgré tout recréer de la tiédeur dans la cagna, se serrer contre ses collègues d’infortune, jonction qui faisait fumer les capotes détrempées. Aucun civil ne rêve d’un séjour dans une infirmerie, mais lorsque l’on sort d’un boyau de terre sous les obus sifflant (et malheureusement il en existe encore), combien il doit être doux de se reposer entre un drap rêche et une couverture réglementaire. C’est là que l’on peut penser à sa mère, dans la fumée du tabac et le fumet de la gamelle, là d’où l’on peut sortir des vers dont le lecteur plus tard ne soupçonnera pas forcément le prix.

C’est du reste tout l’avantage du seuil, lieu à partir duquel on peut considérer une sortie dans le brouillard, là où les mauvais esprits rôdent: tant que l’on a sa maison en vue dans le rétroviseur, le demi-tour toujours possible est rassérénant. C’est pourquoi la tortue transporte sa zone avec elle, c’est plus sûr.

Il est bien rare décidément, que la possibilité d’un repli vers une zone de réconfort, ne soit pas prévue. Même à plusieurs dizaines de millions de kilomètres de la Terre, l’astronaute en vadrouille veillera à ne pas perdre de vue la base de vie. Il sait qu’il pourra y faire cuire ses haricots et son lard, sachant que l’assemblage des deux (le fait a été maintes fois constaté), produit un effet de bien être immédiat avec une résurrection simultanée de la confiance en soi. C’est de là, si les prochains expéditeurs n’oublient pas de prévoir un poète parmi l’équipage, qu’il pourra nous transmettre les premiers poèmes martiens, tout comme Verlaine l’avait fait par la pensée depuis Saturne. Il y tentera de composer de fameux textes, à partir du clavier de son ordinateur,  dans l’intimité satisfaisante de son logement modulaire avec vue par le hublot sur la zone hostile, rouge et poudreuse du territoire martien. Verre de porto en main, assis sur un pouf, l’homme aura regagné sa zone et sa tanière.

PHB

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2 réponses à Les dividendes de l’inconfort

  1. Tristan Felix dit :

    Vraiment, je kiffe votre style et votre pensée. Je transmets ce texte à Philippe Blondeau, poète lunaire, détenteur d’un recueil sien augmentable, intitulé « Les concepts à la con ». Cette lèpre galopante d’expressions médiatiques accule à sortir de cette faune de consorts aux dents jaunes, le contrepet faisant office de ver dans la pomme.

  2. Gilles Bridier dit :

    Merci pour ce savoureux moment de lecture, installé confortablement dans un profond fauteuil sur le plancher des vaches.

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