La presse polonaise en avait publié une reproduction et depuis, « La table blessée » de Frida Kahlo a disparu des radars, comme un avion, quelque part entre Varsovie et Bucarest. Cette œuvre sur bois, proprement surréaliste, dont on peut voir un détail ci-contre, est un trésor, du moins si elle dort encore quelque part. Plusieurs dizaines de millions d’euros si l’on en croit un documentaire que diffuse encore Arte jusqu’au 9 février. Et alors que Madame Kahlo (1907-1954) avait elle-même quitté le marché de l’art après-guerre et gagné les terres de l’oubli. Cette résurgence opérée vers les années soixante-dix tournerait presque au mythe. Dire qu’elle suscite un fort engouement au sein de différentes générations, friserait l’euphémisme. Ce pourquoi cette série de Arte autour des « Géants de l’art » en général et de l’artiste mexicaine en particulier, vaut que l’on s’y attarde. Dans la mesure où l’on comprend mieux les ressorts, justifiés à vrai dire, de cette Frida-mania. Avec le risque de se laisser prendre, tellement son art mais surtout sa personnalité, en passant par sa façon si colorée, si inspirée de s’habiller, déclenche sympathie, admiration et en fin de compte regard amène.
Cette qualité qui impressionne chez elle (pour utiliser une expression n’ayant plus cours), c’est de se montrer « crâne », c’est-à-dire l’expression d’un mélange de fierté et d’une volonté de ne pas se laisser faire.La petite fille naît avec une malformation et enchaîne sur une poliomyélite, dont les conséquences modifient son corps et son aisance. Des moqueries de la cour de récréation, elle tire une force qui ne la quittera presque pas y compris dans les moments de grands découragements. L’histoire est connue mais quand même, ce documentaire la rappelle, dans des séquences d’animation dessinée, le jour où étudiante elle se fait transpercer et briser certaines vertèbres par une barre de métal dans la foulée d’un accident de circulation. Pour se rétablir, la médecine lui impose des traitements qui s’apparenterait de nos jours à de la torture comme d’être suspendue au plafond pendant des heures ou de supporter un corset blindé à un âge où séduire est déjà un acte compliqué. Finalement elle commencera par la pratique de l’autodéfense.
Afin de lui éviter de regarder le plafond, le temps d’écouler une convalescence, elle va dessiner et peindre. Activité qui finalement emplira toute sa vie et lui fera rencontrer tout un monde. Dont le peintre Diego Rivera (1886-1957) dont elle fera un amant, puis un mari à l’infidélité pas facile à encaisser. Celle qui avait, dans les jours précédant sa fin précoce, peint deux pastèques avec écrit dessus « Viva la vida », prenait la vie comme elle venait et ne se « victimisait » guère, pour employer un terme courant et tellement révélateur du siècle en cours.
Une curiosité est que ce (bon) documentaire, n’est commenté que par des femmes, acquises à la cause du sujet traité. Elles soulignent par leurs propos, comme ceux de la voix off, l’extrême liberté dont Frida Kahlo faisait usage dans ses rapports aux femmes, aux hommes, et à l’art. On nous raconte notamment son passage à Paris et sa fréquentation des surréalistes dont elle moquera une forme de nombrilisme d’autosatisfaction et le goût maniaque des terrasses de café, selon elle la militante communiste.
C’est d’ailleurs en raison de son adhésion à la politique qu’elle fera don à l’U.R.S.S de son œuvre « La table blessée », dont l’inspiration surréaliste (que n’aurait pas reniée Salvador Dali) sera peu goûtée par les Russes. Heureusement que cette peinture avait été photographiée, ce qui lui vaudra de passer dans la presse polonaise après avoir été accrochée aux murs de la Galerie nationale d’art de Zachęta.
Ce qu’il est permis de préférer chez elle, c’est ce défi existentiel qui la faisait fumer et boire, s’habiller en costume cravate ou porter des vêtements irradiants, dont le chatoiement militant éblouit encore à l’écran. Surtout qu’elle sourit souvent. Ce qui ne veut pas dire qu’elle était tout le temps gaie, au contraire. D’ailleurs ne précisait-elle pas qu’elle était une grande dissimulatrice, reléguant sa peine et ses tourments en son for intérieur. C’est sans doute pour cela que cette féministe non revendiquée jouit désormais d’une forme de culte. Elle ne se laissait pas abattre et même quand c’était le cas, elle reprenait le volant de sa vie, narguant les ornières et les chaos.
Paola Andreotti
Un hymne à la vie, à réinventer chaque jour, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre.