Lorsqu’en 2011 la journaliste Catherine Ceylac, demande à Stéphane Hessel ce qu’il ferait s’il lui restait une journée à vivre, celui-ci répond qu’il se réciterait « un long poème d’Apollinaire ». Car le normalien, résistant, ex-déporté et diplomate, né en 1917 à Berlin et mort à Paris en 2013, devait à son goût de la poésie, une mémoire hors normes. Il connaissait par cœur une quinzaine des poèmes d’Apollinaire, dont la longue « Chanson du mal aimé ». Cette faculté étendue à d’autres auteurs, lui avait notamment permis, dans les camps de concentration de s’échapper de l’enfer par la pensée, avant de le faire pour de vrai entre Dora et Bergen-Belsen. À 88 ans, il avait jugé bon de publier un livre sur ses goûts poétiques et de l’intituler « Ô ma mémoire », eu égard justement à la « Chanson du mal aimé ». Un ouvrage d’érudit, présenté en quatrième de couverture comme une autobiographie poétique et comportant moult auteurs dont Apollinaire, mais aussi Rimbaud, Baudelaire, Shakespeare, Keats ou encore Rilke.
Il est à noter de prime abord, que parler de ce livre en ce début d’année 2026, ne relève pas du hasard mais de la nécessité. Celle des réseaux calculateurs, consistant à traquer les centres d’intérêt des utilisateurs afin de les fidéliser et de les pousser à consommer. Ce qui fait qu’Instagram un jour, nous présenta cet entretien télévisé entre Catherine Ceylac et Stéphane Hessel, issu des archives de l’INA. Ce type de dispositif « intelligent », tue sans nul doute le hasard et la fortune, mais au moins il vous conduit vers la librairie la plus proche, avec l’amicale pression sur l’épaule d’un réseau social très content de lui.
Et Stéphane Hessel l’avoue d’emblée, « aucun n’a joué « dans sa vie, un rôle « aussi prédominant qu’Apollinaire ». Il raconte avoir récité le poème « L’adieu » à un collègue, son épouse et sa fille cadette, un mois avant la mort du premier. Et lors de l’office funéraire, la fille du défunt avait prononcé cet extrait: « J’ai cueilli ce brin de bruyère.L’automne est morte souviens-t’en/Nous ne nous verrons plus sur terre/Odeur du temps brin de bruyère/Et souviens-toi que je t’attends ». Pour Stéphane Hessel, presque toujours intéressant à écouter ou à lire, il se trouve selon lui dans « L’adieu », le franchissement de la « fausse clôture entre la mort et la vie ». Pour lui, Apollinaire « sait que ces deux territoires n’en font qu’un sous l’œil complice des anges ».
Hessel éprouvait « la satisfaction enfantine » de pouvoir épater un auditoire en récitant ce qu’il savait par cœur. Ce faisant avouait-t-il, « c’est peut-être encore et toujours ma mère que j’essaie de bluffer ». Celle qui fut au passage l’héroïne anticonformiste du roman « Jules et Jim », texte autobiographique d’Henri-Pierre Roché.
Sa passion littéraire ne se « limitait » pas si l’on peut dire, à Apollinaire, puisqu’il pouvait aussi jouer de mémoire, le dialogue d’Alceste et de Philinte dans la première partie du « Misanthrope » de Molière, interprétant l’un ou l’autre avec son grand frère. Il pouvait se donner avec générosité, tout comme il avait accepté d’enregistrer un disque de nombre de ses textes fétiches, au profit de Réseau Éducation sans Frontières lequel défend les enfants menacés d’expulsion avec leurs familles.
Et il aimait aussi bien Shakespeare en version originale, maîtrisant l’anglais comme l’allemand ou le français qu’il apprit enfant. Dans la deuxième partie du livre où il a invité ses artistes préférés figure cette belle tirade de Macbeth dans l’acte V: « Demain, et puis demain, et puis demain/Glissent à petits pas d’un jour à l’autre/Jusqu’à la dernière syllabe du registre des temps /Et tous nos hiers n’ont fait qu’éclairer pour des fous/La route de la mort poussiéreuse/Éteins-toi, éteins-toi, brève chandelle!/La vie n’est qu’une ombre errante ; un pauvre acteur/Qui se pavane et s’agite une heure sur la scène/Et qu’ensuite on n’entend plus ; c’est une histoire/Racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur/Et qui ne signifie rien. »
On sent à la lecture de cette ultime publication, que Stéphane Hessel a recours à la poésie pour le porter jusqu’à la fin de sa vie sur Terre. L’affichage de sa sérénité, son sourire un peu crâne à ce sujet, valent ce qu’ils valent, mais cet homme qui en avait tant vu se sentait d’évidence un peu paré afin de faire face à l’échéance. Sa mémoire ne l’avait donc jamais lâché. S’est-elle éteinte soufflée par son dernier soupir, voilà une question dont la réponse s’égare entre souhaits et réalités.
Nos apparences changent en tout cas, avant de nous lyophiliser pour de bon. Hessel publie à ce propos un poème de Pierre de Ronsard qui disait avec une sagesse teintée de fièvre: « Vivez si vous m’en croyez, n’attendez à demain. Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie ». Juste au cas où il n’y aurait pas de prolongation bien sûr. Simple précaution.
PHB
Merci cher Philippe de rappeler que Stéphane Hessel fut loin d’être seulement l’auteur d’Indignez-vous, qui lui apporta une gloire éphémère et tardive, en 2010.
Merci aussi pour cette ode au « par coeur ». Refuge, recours, talent de société, ou simple exercice solitaire, la récitation de mémoire d’un court ou d’un long poème est une joie.
Merci Merci
Je vais demain aux funérailles de ma collègue/ proche-très/ du Lycée Guillaume Apollinaire de Thiais…