Une main forcément féminine passant adroitement l’aspirateur sur le haut d’une chaise. Cette couverture des « arts ménagers » de novembre 1952, en dit long sur le patriarcat qui prévalait alors. Et accessoirement, c’était quand même une façon de gruger la population féminine en élevant la manipulation d’un aspirateur ou d’une gazinière, au niveau d’un art. À l’intérieur on voyait dans une publicité un dessin dans lequel une femme embrassait son mari pour le remercier de lui avoir acheté des objets ménagers de la marque Cadillac. Mais c’est bien ainsi que la seconde partie du 20e siècle entendait se prolonger. L’asservissement au bénéfice du foyer était présenté comme un bonheur constant. Chaque photo de ménagère était présentée avec un sourire d’hôtesse triomphante. En février de la même année, ce magazine montrait sur sa une, une femme en robe rouge s’extasiant devant une chaudière à mazout. Dans son numéro d’été, le sujet central expliquait comment rester une épouse parfaite lors de la pratique du camping. Trouvés par hasard, ces trois exemplaires montrent le chemin parcouru, depuis le temps où il n’était pas rare qu’elle nouât le nœud cravate et cirât les chaussures de son mari avant qu’il ne parte au travail. Tout en lui laissant un peu d’argent de poche pour les commissions puisqu’elle n’avait pas de carnets de chèque.
Même si elle avait déjà le droit de vote (depuis 1945) il lui aura fallu attendre une loi de 1965 portant sur la réforme du régime matrimonial, pour qu’elle gagne une indépendance administrative. Sachant que c’est seulement le mois dernier qu’une autre loi a enfin mis un terme au principe du devoir conjugal, on comprend mieux que le déboulonnage plusieurs fois millénaire du patriarcat prenne un peu de temps.
Dans ce trio de magazines, dont maints articles sont signés par des hommes, une faible voix se faisait entendre, celle de Marcelle Auclair. Dans l’un de ses éditoriaux, elle plaint les femmes de la charge qu’elles devaient porter à elles toutes seules, laissant entendre que la société française de 1952 abusait d’elles. Ce n’était pas d’ailleurs exclusivement la faute du mari lequel avait été préparé et éduqué, à cette séparation des activités depuis son jeune âge. Il y en eut (des époux) pour comprendre avant l’heure et il y en eut d’autres pour trouver cela très bien. Quant à Marcelle Auclair (1899-1983), notamment auteure d’une biographie du poète Federico García Lorca, elle divorça en 1939.
Cette revue des « arts ménagers », titrée en minuscules, était en fait l’organe officiel du salon du même nom, événement démarré en 1923 et qui tint jusqu’en 1983. À la parcourir en 2026, avec la distance, elle est presque drôle. La façon de cuisiner les crêpes Suzette, de remplir le frigo, de faire tourner la machine à laver le linge, a quelque chose de fascinant. L’épouse n’ayant point le temps de rêver, on lui expliquait le bon déroulement d’une journée idéale. Le matin elle devait faire dans l’ordre (en chantonnant peut-être), la préparation de la salle d’eau, le petit-déjeuner, le nettoyage une fois les enfants partis à l’école et s’affairer dans la cuisine entre les cakes à sortir du four et les joies de tout ce qui concerne le bloc-évier. Après le déjeuner et des participants non précisés, elle pouvait enchaîner sur le lavage, le repassage, la couture et le rangement. Puis, organiser des jeux pour les enfants rentrés de l’école avant d’attaquer le dîner. Une photo montre cette esclave parfaite à table, coiffée et maquillée comme une actrice, servant la soupe à son mari en costume et à ses deux enfants déjà en pyjama.
La description de la soirée est un régal de connaisseuse, puisqu’un « tricot aux doigts, Madame se délasse enfin dans un fauteuil revêtu de tissu Cordoual ». Quant à Monsieur, « il lit « , une bonne pipe de bruyère au bec, entouré de petits objets de vannerie des ateliers Sallier. Vient ensuite le « moment du sommeil » et de rien d’autre, car nous sommes en 1952. Un encart le dit d’ailleurs sans ambages: si la femme est « amoureuse », elle l’est surtout de sa machine multi-tâches Balex, capable de cirer, dépoussiérer, décaper et pulvériser Dieu sait quoi encore.
Dans un avenir que l’on peut comprendre déjà bien amorcé, un androïde va bientôt s’occuper de tout ça. C’est lui qui nous saluera de la fenêtre comme ci-contre, s’il n’est pas de surcroît notre chauffeur. Pour l’instant, le nouveau Balex a bien sa tête et son corps plastifié d’anthropomorphe à tout faire, mais on nous promet qu’un de ces quatre matins pas trop éloigné espérons-le, on nous le livrera garni d’une belle peau de latex avec l’apparence de Tom Cruise jeune. Et dès qu’il aura fini la vaisselle, on pourra le prier de nous rejoindre dans la chambre. Ce sont des arts ménagers qui s’annoncent ainsi agréablement réinventés.
Paola Andreotti
Le paragraphe « Vient ensuite le « moment du sommeil » » est en double mais sans doute cela est volontaire pour piéger les robots !
Vous avez bien raison, mais ôté ce matin il est revenu. Merci de m’avoir prévenu.
Bravissimo pour cet article très drôle qui nous transporte dans une autre vie pourtant pas si lointaine.